bissettecouvCaraïbéditions, maison spécialisée dans la publication d’ouvrages en lien direct ou indirect avec les Antilles, la Guyane et La Réunion, a confié à Christophe Cassiau-Haurie le soin de faire connaître à un large public – et aux amateurs du 9e art en particulier – une grande figure martiniquaise dont le nom et l’œuvre sont attachés au combat pour l’émancipation des esclaves de France. L’album Bissette élu député, illustré par Luko et Chanson, raconte l’élection législative qui l’opposa à Victor Schœlcher en juin 1849, et explique comment la dynamique l’ayant conduit à une impensable victoire l’a sans doute précipité, par un effet boomerang, dans les oubliettes de l’Histoire.

En juin 1849, l’élection législative en Martinique voit s’affronter Victor Schœlcher et Cyrille Bissette. Tous deux briguent les suffrages des électeurs, dont plusieurs dizaines de milliers sont d’anciens esclaves nantis du droit de vote à la faveur de l’abolition de 1848. Entre les deux adversaires, une lutte à distance s’instaure. Schœlcher a choisi de rester en métropole, laissant ses soutiens agir sur place en son nom, alors que Bissette débarque à Fort Royal au début de 1849. Pour lui, c’est un retour aux sources.

Cyrille Bissette est en effet né en Martinique en 1795. Il est le petit-fils de Joseph-Gaspard de Tascher de La Pagerie (père de Joséphine de Beauharnais) dont l’une des filles naturelles épouse Charles Bissette, Afro-antillais libre. Ses origines en font donc ce qu’on appelle sur l’île un « libre de couleur », plus crûment un mulâtre, mais assez riche pour posséder une plantation, des esclaves, et pour se croire admis au rang social des békés, les propriétaires blancs. En 1822, Bissette participe même activement à la répression d’une révolte servile au Carbet, sur ses terres.

Sa vie bascule l’année suivante. En 1823 est publiée, à Paris, une brochure intitulée De la situation des gens de couleur libres aux Antilles françaises. Ce texte dénonce les inégalités flagrantes dont les gens de la condition de Bissette sont victimes, notamment en Martinique. Par esprit de caste et peut-être par pure convoitise, quelques békés ourdissent alors un complot contre Bissette, en le faisant passer non pour un simple lecteur, mais pour l’auteur de ce brûlot. Il est arrêté, jugé, marqué au fer rouge sur l’épaule droite et condamné aux travaux forcés puis au bannissement. Ce drame personnel lui ouvre les yeux sur le mépris des békés pour les « câpres » (enfants issus d’un parent métis et d’un parent noir) ou les mulâtres. Le voilà désormais, lui, l’ancien propriétaire d’esclaves, engagé dans le long combat* pour l’abolition, animé sans doute d’un esprit de vengeance anti-béké.

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Bissette revit la scène de sa flétrissure… Peut-être revient-il en Martinique pour laver aussi son honneur ?

Par le décret du 27 avril 1848 et par le truchement de Victor Schœlcher, président de la commission d’émancipation, le gouvernement provisoire de la Seconde République proclame l’abolition de l’esclavage. L’Alsacien et le Martiniquais voient ainsi leurs efforts respectifs récompensés… mais le premier prend bien soin d’écarter le second de son triomphe. Ne faut-il pas voir dans cette mauvaise manière l’une des raisons qui poussent Bissette à revenir défier Schœlcher en Martinique aux législatives ?

Bissette annonce la ligne directrice de sa campagne : oubli du passé, des divisions, des récriminations. N’aurait-il pas remplacé son ancien sujet de ressentiment par un nouveau ?   

À peine débarqué sur l’île, sa première allocution donne le ton et stupéfie son auditoire, partagé entre incrédulité et colère. Bissette prône ni plus ni moins que la réconciliation de tous les Martiniquais pour engager l’île vers un avenir heureux. Convaincu du bien-fondé de son projet, il bat la campagne et « fait de la politique », secondé par sa sœur Élise et par son fidèle partisan, monsieur Thermes. Le scénario de Cassiau-Haurie rappelle ensuite factuellement ce que cette obsession de la victoire entraine comme compromissions. Il lui faut nouer des contacts avec les planteurs francs-maçons, ses anciens bourreaux, et accepter Auguste Pécoul, un blanc libéral présentable et parlant créole, comme colistier. Il lui faut tenir des meetings dans des salles chauffées à blanc, qui se terminent invariablement par des bagarres générales entre pro et anti-Papa Bissette. Il lui faut quémander l’appui de l’Église qui ne se prive pas de le lui apporter pendant la messe dominicale. Il lui faut enfin obtenir le concours des autorités municipales quand il s’agit d’inscrire à la va-vite des centaines d’électeurs la veille du scrutin.

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L’état-civil nomme et inscrit dans la foulée de nouveaux électeurs. Petite leçon d’anthroponymie créole…

Il n’était pas évident de tenir en haleine le lecteur avec l’histoire d’une campagne électorale, certes pas tout-à-fait comme les autres. Pari gagné. Par son dessin, Luko parvient à nous transporter sous les tropiques, des plantations de canne à sucre jusqu’aux bureaux de vote. Le choix de faire la plus grande place à la langue créole dans les dialogues** achève d’implanter le récit et renforce sa véracité. C’est peut-être parce que Bissette et son colistier ont parlé local et tissé des liens filiaux avec la population des anciens esclaves qu’ils ont fait la différence dans les urnes.

Arguant du fait que le héros de cet album est une grande figure antillaise, le lecteur pourrait craindre un traitement hagiographique. Il n’en est rien. Au contraire, la sœur du héros, Élise Bissette, incarne la conscience du peuple créole et verse à plusieurs reprises des larmes de colère ou de honte quand son frère pense à la victoire au détriment de la justice, reniant ainsi ses propres origines. Le temps d’un album sans complaisance, Cyrille Bissette sort du ghetto mémoriel dans lequel il a été enfermé depuis sa mort en 1858 et son parcours nous enseigne aussi ce que fut la lente marche d’une société post-esclavagiste vers la démocratie électorale.


* : Il est notamment l’auteur d’une pétition devant les parlementaires promouvant l’égalité entre Noirs et Blancs en Martinique. Il fonde en juillet 1834 la Revue des colonies. C’est dans cette revue, en 1835, qu’est dévoilé un premier projet de loi sur l’abolition, deux ans après que l’Angleterre a franchi le pas… et bien avant que Schœlcher n’émette la moindre idée sur la question.

** Le lecteur pourra tout au plus regretter que la traduction insérée entre les cases soit parfois trop peu lisible.


Bissette élu député. Christophe Cassiau-Haurie (scénario). Luko (dessin et couleurs). J-F Chanson (découpage). Caraïbéditions. 60 pages. 14,70€

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Les 5 premières planches :

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