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La première moitié du XXe siècle a été particulièrement mouvementée pour la population italienne, brinquebalée d’un régime à l’autre au rythme de guerres qui semblent toujours l’avoir dépassée. Adaptée du roman Canal Mussolini d’Antonio Pennacchi, cette bande dessinée retrace le parcours d’une famille modeste originaire de Vénétie. Une tribu de paysans qui a vu dans le fascisme une seconde chance.

La part des adaptations ne cesse d’augmenter dans le secteur de la bande dessinée. En quête de romans graphiques, les éditeurs se montrent particulièrement friands d’ouvrages qui peuvent faire la jonction entre plusieurs lectorats. D’autant plus quand la popularité du titre en question lui assure déjà une relative publicité auprès du public. Canal Mussolini est ainsi sorti en Italie en 2013, aux éditions Tunué (sous le titre original Canale Mussolini). Soit trois ans à peine après la publication du roman d’Antonio Pennacchi, qui a par ailleurs obtenu – toujours en 2010 – le Prix Strega, l’équivalent italien du Prix Goncourt. Nous n’avons pas eu l’occasion, pour l’instant, de lire ce roman. Difficile donc, pour nous, de comparer l’original à l’adaptation. Nous allons donc nous limiter à une analyse critique de la seule bande dessinée, de ses systèmes narratifs et graphiques.

Dès les premières pages de cet album, il saute aux yeux que sa lecture demandera une grande attention et un maximum de patience. Le constat se confirmera et s’amplifiera au fur et à mesure des chapitres. Il est en effet particulièrement difficile de s’y retrouver dans cette grande fresque familiale qui décrit le quotidien des Peruzzi dans la première moitié du XXe siècle. Originaires de Vénétie, ces paysans sans terre s’installent finalement, au début des années 30, dans la région d’Agro Pontino (dans le Latium), dont les marais ont été asséchés et proposés à la colonisation afin d’être mis en culture. Voulu par Benito Mussolini, ce chantier a duré quatre ans (1928-1932). Il a notamment débouché sur la création des villes de Latina et Sabaudia. Les terres agricoles nouvellement conquises sur les espaces vierges ont, elles, été parcellisées et distribuées aux colons ; un réseau de canaux d’irrigation assurant l’approvisionnement en eau.

Quant à la famille Peruzzi – qui compte pas moins de 17 enfants à son apogée –, elle est témoin de tous les bouleversements diplomatiques, militaires, et politiques d’un demi-siècle d’Histoire particulièrement chargé. Elle traverse la Première Guerre mondiale, croise la route de Benito Mussolini, et adhère au fascisme. Plusieurs de ses membres prennent ensuite part à la conquête de l’Abyssinie, puis à la Seconde Guerre mondiale – y compris jusque dans les troupes de la République sociale italienne. Quant à celles et ceux qui sont restés vivre près des marais, ils doivent entretenir le canal et prier pour que les inondations épargnent leurs champs.

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D’une manière générale, ce copieux album de près de 200 pages est aussi ambitieux que confus. Trop de personnages et trop de visages semblables rendent difficile la lecture de nombreux passages de Canal Mussolini. Il faut parfois revenir en arrière afin de vérifier que l’on se s’est pas trompé, que l’on ne suit pas la mauvaise piste ou le mauvais fils parti guerroyer contre tel ou tel ennemi héréditaire. On ne s’y retrouve pas toujours dans les nombreux flash-back effectués par les auteurs, notamment en raison de leurs lacunes criantes dans le maniement de l’ellipse. Quand sommes-nous ? Où sommes-nous ? Il est, là aussi, trop souvent nécessaire de revenir en arrière pour tenter de répondre à ces questions, ce qui devient très vite pénible dans un récit où la chronologie des événements historiques joue un rôle capital.

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Si l’usage de l’ellipse ne semble pas maîtrisé, c’est en grande partie dû au dessin monotone proposé par Mirka Ruggeri. Elle se révèle incapable de marquer le temps qui passe, ni même les émotions de ses personnages. Son trait est plat, monocorde, et accompagné d’un minimalisme opportuniste – notamment en ce qui concerne les décors – qui devient très vite agaçant. Les dialogues sont, eux aussi, très faibles. Ils ne permettent à aucun moment de comprendre les enjeux politiques, économiques et sociaux dans lesquels baigne ce récit. Les auteurs ne prennent jamais de hauteur par rapport à leur sujet, le rendant progressivement lassant, voire abscons. Une vraie déception, tant la période semblait propice à un récit mêlant chronique de la vie quotidienne et analyse socio-politique.

Canal Mussolini. Graziano et Massimiliano Lanzidei (scénario) & Mirka Ruggeri (dessin), d’après le roman d’Antonio Pennacchi. Steinkis. 192 pages. 20 €

Les 5 premières planches :

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