Congo 1905 : le rapport Brazza accuse et démythifie la politique coloniale française

Brazza-couvÉdulcoré puis tiré à seulement dix exemplaires en 1907, ce rapport a dormi dans les archives avant d’être exhumé en deux temps, d’abord par l’historienne Catherine Coquerot-Vidrovitch, puis par l’éditeur Dominique Bellec* en 2014. Complété des notes personnelles de Brazza, il a inspiré à Tristan Thil et Vincent Bailly un album factuel, implacable, dressant un sombre bilan d’étape de la politique coloniale française au Congo, vingt ans après le discours fondateur de Jules Ferry devant la représentation nationale.

S’il est un régime qui corrobore le fameux principe selon lequel tout ce qui ne tue pas rend plus fort, c’est bien la IIIe République. Ses détracteurs ont souvent déploré sa capacité à résister aux scandales et autres affaires qui l’éclaboussent régulièrement et qui sont désormais largement relayés par une presse florissante, remplissant sa mission d’informer et d’éclairer l’opinion publique. Ainsi, au rang des séismes politiques surmontés, figurent le scandale des décorations (dite affaire Wilson) en 1887, la poussée de fièvre boulangiste (1886-1889), le scandale de Panama (1892) et, bien sûr, l’affaire Dreyfus, relancée par Zola en janvier 1898.

En 1905, cette dernière s’apprête à connaître son dénouement (le capitaine sera réhabilité en juillet 1906). Ce n’est plus elle qui cristallise la haine des opposants les plus farouches à « la gueuse », mais l’affaire corollaire dite des Fiches**. Cette bévue du ministre de la Guerre entraine, en ce début d’année 1905, la démission d’Émile Combes et la nomination de Maurice Rouvier comme président du Conseil. La presse française a aussi les yeux rivés sur l’allié russe, où la révolution qui éclate aggrave la situation déjà critique du tsar impuissant à vaincre le Japon.

Un autre débat de fond agite enfin régulièrement les travées du palais Bourbon. Depuis la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, tous les patriotes aspirent à la Revanche sur l’Allemagne. Mais des clivages très nets apparaissent quant à la politique coloniale de la France, antérieure à la défaite de 1870. Pour les uns, elle promeut la grandeur du pays, participe donc de la puissance nationale et contribuera, le moment venu, à vaincre l’ennemi prussien. Pour les autres, elle est une gabegie monumentale et une preuve flagrante de la collusion entre le personnel politique et certains milieux d’affaires, incarnée par le régime de concessions*** mis en place dès 1898 dans le bassin du Congo.

Quoi qu’il en soit, en ce 15 février 1905, l’arrestation à son domicile de l’obscur fonctionnaire colonial Georges Toqué n’a pas de quoi inquiéter, a priori, ministres et députés. Avec son complice, le commis de 1ère classe Léopold Gaud, ils sont inculpés d’assassinats et de violences sur plusieurs indigènes. Le 13 juillet 1903, à Fort Krampel, ils auraient notamment eu l’idée abjecte d’exécuter un prisonnier à la dynamite. Paradoxalement, cette affaire Gaud-Toqué offrirait même au gouvernement un biais pour se tresser des lauriers opportuns, au moment où le scandale du « caoutchouc rouge**** » éclabousse l’état indépendant du Congo voisin. Il s’agit donc de créer la commission parlementaire ad hoc, et de diligenter une enquête confiée à un spécialiste tout de probité, Pierre Savorgnan de Brazza.

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Les députés Jaurès et Le Hérissé obtiennent sous les vivats la création d’une mission d’enquête.
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La feuille de route de Brazza est claire. L’affaire Gaud et Toqué est une erreur individuelle n’entachant pas le bilan colonial de la France. Mieux, cette mission doit confirmer le respect scrupuleux des actes de Berlin (1885) et permettre de faire main basse sur le Congo belge.

Mais Brazza ne l’entend pas de cette oreille. Les propos que lui prête Tristan Thil, dès sa désignation à la tête de cette inspection, sont dénués de tout idéalisme. S’il retourne dans « son Congo », c’est pour constater de visu ce qu’il sait déjà. Depuis la création d’un Congo français au milieu des années 1880, la mission civilisatrice a cédé le pas à une exploitation mercantile au détriment des populations indigènes. Voit-il dans ce voyage l’occasion de clamer à la une des journaux la vérité de l’Afrique exploitée ? En tout cas, il obtient l’autorisation de choisir ceux qui l’accompagneront dans ce périple, placé sous les auspices de la justice, de l’intelligence, de l’humanité et de la bonté. Recruté comme secrétaire, Félicien Challaye, collaborateur de Péguy aux Cahiers de de la Quinzaine, sera la plume chargée de tordre le cou à la censure ministérielle. Ceux qui partent de Marseille le 5 avril savent qu’ils ne seront pas les bienvenus. Mais ceux qui les ont mandatés ignorent leur détermination.

À Brazzaville, l’attitude du commissaire général Gentil résume toute l’hypocrisie du système. En tant que représentant du gouvernement français sur place, il est chargé d’accueillir Brazza, de répondre à ses questions et de faciliter ses déplacements. Sans surprise, Gentil va s’ingénier à ralentir le travail de ceux qu’ils considèrent comme des intrus, voire des renégats. En même temps, comment Gentil se départirait-il du soutien indéfectible de sa hiérarchie puisqu’il est chargé d’organiser le procès Gaud et Toqué, pointés comme seuls coupables et condamnés d’avance par une justice aux ordres ? Percluse de dysfonctionnements, écartelée entre la logique métropolitaine des cabinets et les réalités poisseuses du terrain, l’institution coloniale se soumet, elle aussi, à la raison d’État.

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Dans cette usine de caoutchouc de Brazzaville, les ouvriers ont « spontanément » fait le choix de payer l’impôt à la France en acceptant que leurs employeurs en prélèvent le montant sur leur salaire. Satisfaits dans leurs intérêts, l’administration et les concessionnaires sont complices dans leurs exactions.

Sans temps mort, Thil et Bailly racontent la suite et la fin des découvertes de la mission Brazza dans un Congo de cauchemar. À l’instar de ce qui se déroule sur les terres voisines du roi des Belges, les travailleurs indigènes sont eux aussi soumis au travail forcé et à la violence. Grâce à des témoignages édifiants mais trop rares, Brazza et ses compagnons se font raconter les pressions exercées sur les villageois pour les contraindre à la collecte du caoutchouc. À deux reprises au moins, à Bangui en mai 1904 et à Krébedjé (Centrafrique actuelle) en mai 1905, l’administration coloniale organise ou cautionne des prises d’otages (femmes et enfants) suivies de séquestrations mortelles. Brazza épuise alors ses dernières forces à consigner ce qu’il entend et câble ses constatations au ministère des colonies, comme on jette une bouteille à la mer.

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Miné par la fièvre et la maladie, Brazza meurt avec au cœur une ultime blessure, celle d’avoir livré à des vautours et des fonctionnaires une terre et des êtres qu’il a tant aimés.

Selon l’historienne Catherine Coquerot-Vidrovitch, Brazza imputait la responsabilité de la situation du Congo à l’administration, quand le rapport final, rédigé par le fidèle ami Charles Hoarau-Desruisseaux, n’accablera que les compagnies. Le 27 février 1906, en l’absence des membres de la mission de 1905, monsieur de Lanessan, qui préside la commission parlementaire, expose en petit comité les conclusions permettant au ministre des Colonies d’étouffer l’affaire. L’Humanité prolonge le combat jusqu’en 1909, mais d’autres causes réclament déjà qu’on se mobilise pour elles. Le rapport Brazza peut désormais attendre le travail des historiens.

Cet album d’une grande force didactique valide certes l’adage cynique qu’on prête à Clemenceau sur la tactique à employer pour résoudre habilement tout problème politique suscitant l’émoi ou l’indignation. En plongeant le lecteur au cœur de l’Afrique exploitée, il rend aussi rétrospectivement hommage à la pureté des intentions et à la droiture de Pierre Savorgnan de Brazza. Par son refus de cautionner l’hypocrite politique de la France dans son empire, celui qui rêvait d’un rapprochement sincère entre les cultures lance une pierre dans le jardin du colonisateur.


* : Le Rapport Brazza, Mission d’enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907) de Mission Pierre Savorgnan de Brazza / Commission Lanessan, éditions Le Passager clandestin, collection Les transparents, préface de C. Coquery-Vidrovitch, 320 p, mars 2014.

** : À partir de 1900, à l’initiative du général André, ministre de la Guerre, chaque officier de l’armée française fait l’objet d’une notice individuelle de renseignements mentionnant ses opinions politiques et confessionnelles, parallèlement aux notes attribuées par sa hiérarchie. Cette opération a pour objectif de « républicaniser » le corps des officiers supérieurs très marqué par son antidreyfusisme.

*** : L’État français confie alors à une quarantaine de sociétés privées l’exploitation pour 30 ans de la plus grande partie du territoire. En échange du monopole de l’exploitation, les sociétés, dont les activités se concentrent sur la collecte du caoutchouc et de l’ivoire, paient une redevance annuelle et un pourcentage de 15% sur les bénéfices.

**** : Le futur Congo belge appartient personnellement, à cette époque, au roi Léopold II. Les ressources en caoutchouc y sont exploitées grâce au travail forcé, à la torture et à la mutilation des indigènes récalcitrants. En 1903, le journaliste Edmund Morel dénonce le premier ces atrocités, confirmées par le rapport du britannique Roger Casement en décembre. En juillet 1904, le gouvernement belge autorise une Commission d’enquête sur les exactions commises dans l’État indépendant du Congo, qui met au jour « l’affaire des mains coupées », prélevées sur des indigènes parfois encore vivants. En 2003, le réalisateur britannique Peter Bate en a tiré un documentaire édifiant, White King, Red Rubber, Black Death (Roi blanc, caoutchouc rouge, mort noire).


Le Rapport Brazza – Congo 1905. Tristan Thil (scénario). Vincent Bailly (dessin). Futuropolis. 136 pages. 20 €

Les 5 premières planches :

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