Indeh-couvL’acteur, réalisateur et scénariste états-unien Ethan Hawke se penche, 25 ans après le duo Blake-Costner*, sur le choc des civilisations découlant de la conquête de l’Ouest au XIXe siècle. Hanté depuis son enfance par les injustices faites aux Indiens, il raconte dans Indeh, une histoire des guerres apaches cette conquête de leur point de vue. Magnifiquement servi par le dessin et la palette de Greg Ruth, ce récit engagé, en renversant le point de vue habituel, montre comment un acte fondateur de l’histoire des États-Unis peut aussi s’envisager comme un processus de colonisation.

Jusqu’au jour où son père, égaré au beau milieu d’une réserve indienne de l’Arizona, fait demi-tour et quitte les lieux, le jeune Ethan Hawke ignore tout de Mangus-Colorado, Victorio ou Cochise. Son père lui apprend qu’ils sont les ancêtres d’un peuple en colère, et que leur demi-tour est une marque de respect. Intrigué, le jeune garçon de 8 ans commence à s’intéresser à ceux que des lois fédérales ont méthodiquement parqués puis privés de leurs droits (Indian Removal Act de 1830, Indian Appropriation Acts de 1851 et 1871, General Allotment Act de 1887). Sa conscience vient de s’éveiller.  

Presque 40 ans plus tard, Ethan Hawke vide son carquois. Après quelques tergiversations, il choisit le 9e art et s’assigne un but : donner enfin la parole aux victimes. Il focalise son propos sur la courte phase des guerres apaches, qui coïncide approximativement avec celle des exploits de Geronimo. Bien que circonscrite dans le temps (1858-1886) et dans l’espace (Arizona, Nouveau-Mexique avec incursions au-delà de la frontière mexicaine actuelle), cette période éclaire le sort ordinaire réservé aux Indiens par les «Yeux Blancs » et la dureté de leurs relations. Pour donner force et crédibilité à son scénario, Hawke puise essentiellement à la source des Mémoires de Geronimo**, court monologue du vieux guerrier apache au crépuscule de sa vie. Autant de séquences qui ont force d’arguments dans son plaidoyer. 

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Goyahkla, ivre de haine après le massacre de sa famille, n’éprouve aucune pitié. Les blessés seront achevés, les hommes scalpés. Ainsi le peuple apache tient sa vengeance.

Le destin de Geronimo bascule une première fois en 1858. Alors en paix avec tous leurs voisins, les Apaches en route vers le Mexique font halte dans le petit village de Kas-Ki-Yeh. Profitant de l’absence des hommes, des troupes mexicaines investissent leur campement et massacrent ses occupants. Parmi les victimes se trouvent la mère, l’épouse et les trois enfants de Geronimo. La haine viscérale du Mexicain coule désormais dans ses veines. Pour assouvir sa vengeance, il réalise un an plus tard l’union des tribus Chiricahuas (Nedni, Chihenne, Bedonkohe). Puis le jour de la saint Jérôme, il donne l’assaut au village d’Arizpe. Il se montre impitoyable. Celui qui ne s’appelait encore que Goyahkla, entend ses ennemis supplier Santo Geronimo avant de mourir et adopte alors ce nouveau nom, forgé dans la peur et le sang. 

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Le chef Mangus-Colorado fait la connaissance des arpenteurs venus cadastrer Les terres bientôt distribuées aux pionniers, après en avoir chassé leurs occupants légitimes bientôt parqués dans des réserves. Spoliation et humiliation riment avec provocation.

Indeh-p126 Un autre poison va bientôt s’instiller dans le cœur de tous les Apaches. Dans ses mémoires, Geronimo confesse n’avoir jamais rencontré de « Yeux Blancs » durant son enfance. Les premiers contacts s’établissent vers 1858 et se révèlent pacifiques. Cohabiter sur des terres aussi vastes semble possible. Lorsque la soif de l’or s’empare de quelques pionniers, le rêve s’effondre. Déposséder les Indiens de tous leurs droits coutumiers de propriété n’est qu’une formalité pour l’État fédéral. Vider des terres de leur population pour une exploitation minière ou agricole, au nom de la grande marche vers la civilisation n’est qu’une question de temps et de moyens. C’est à cette mission, et avec quelques variantes dans la sémantique, que s’attelle l’armée des Tuniques bleues. Leurs chefs successifs (les généraux Crook et Howard, le colonel Bascom) incarnent diverses facettes du traitement de la question indienne. Peu d’humanisme, beaucoup de brutalité pour une conclusion souvent écrite à l’avance. Les criquets, comme les surnomme Mangus-Colorado, vont bientôt déferler et tout avaler sur leur passage. 

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La passation de pouvoir en 1872 entre les généraux Crook et Howard. Facile de deviner lequel Geronimo considéra comme le seul ami Blanc de la nation apache, avec qui il signa un traité de paix en 1872.

Pour faciliter l’installation de nouveaux colons dans les plaines et attribuer des concessions minières à flanc de montagne, il reste une dernière ruse que les « Yeux Blancs » vont pratiquer, inlassablement : le manquement éhonté à la parole donnée. Dans une séquence efficace, Hawke et Ruth évoquent le célèbre épisode de la tente de Cochise***. En 1861, ce grand chef est convoqué avec plusieurs de ses proches par le colonel Bascom au Fort Bowie, Arizona. Il est accusé d’un vol de chevaux et d’un rapt dont il est totalement innocent. Malgré l’absence de preuves, malgré les dénégations de Cochise, Bascom ordonne sa capture par traîtrise. Le chef apache parvient à s’échapper en découpant au couteau la tente où se déroulait l’entrevue, mais laisse les siens derrière lui, immédiatement traités comme des otages. Acculé, ne pouvant restituer ce qui n’est pas en sa possession, Cochise se met sur le sentier de la guerre et offre ainsi au gouverneur du Nouveau-Mexique John Robert Taylor une opportunité d’éradiquer la « maudite vermine » rouge. Soupçon insidieux, entrevue diplomatique qui vire au guet-apens, prise d’otages : comment ne pas voir dans ce modus operandi bafouant l’honneur apache une stratégie du choc justifiant une « pacification » radicale ? La langue fourchue des « Yeux Blancs », capable de promettre sans se soucier de tenir la parole donnée ne fit qu’augmenter la défiance des Apaches à leur égard. Et quand la justice des « Yeux Blancs » s’exerce, elle déclenche invariablement une flambée de violence apache en retour. Mais comme finit par l’admettre Geronimo, chaque Blanc tué est remplacé par plusieurs. Lorsqu’un Apache meurt, personne ne comble le vide. La lutte était aussi démographiquement inégale. 

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Les otages –sa famille- rendus à Cochise par le colonel Bascom. Les « Yeux Blancs » poussent méthodiquement les Apaches à venger leur honneur pour mieux planifier leur élimination.

 Les quelques 230 pages de cet album, ses cases toutes encadrées d’un noir de deuil pourraient décourager le profane. Il est vrai que, dans cette longue évocation en trois parties, les trop rares repères spatio-temporels (qui plus est délibérément fournis en mode apache), freinent un peu la compréhension de certains événements. Mais grâce à la force du propos et au talent de Greg Ruth, le rythme ne faiblit pas. Ce dessinateur, sur lequel Hawke ne tarit pas d’éloge, se montre aussi à l’aise dans les cadrages des scènes de bataille que dans l’expressivité des portraits, rehaussés par l’intensité du noir et blanc. Le souffle de cet album lui doit beaucoup. Sa poésie aussi. 

Tout comme les mémoires de Geronimo, l’album s’ouvre sur le mythe de la création du monde par Usen, le dieu apache. Indeh, « les morts » en langage chiricahua, s’achève sur une parabole empreinte de gravité. Pour se dresser face au vent suprémaciste soufflant ces derniers mois aux États-Unis, cet album, jusqu’à cette parabole ultime, rappelle qui sont ceux qui ont procédé, au cours des deux derniers siècles, à la colonisation intérieure du pays et à son cortège d’acculturations.


* Danse avec les loups (Dances with Wolves) fut d’abord un roman de Michael Blake publié en 1988, avant d’être adapté au cinéma par Kevin Costner en 1990. Exigeant quant au contenu (en témoigne le recrutement d’acteurs et de figurants authentiquement indiens et s’exprimant dans leur langue), plébiscité par la critique et le public, le film parvint à sensibiliser intelligemment en son temps sur la cause indienne. Il est étonnant qu’Ethan Hawke n’y fasse pas mention dans sa postface… 

** Mémoires de Geronimo, paroles recueillies par l’inspecteur général de l’éducation S.M. Barrett en 1904, avec pour l’édition française publiée aux éditions La Découverte en 2001, une introduction de Frederick W. Turner rédigée en 1970. Ce récit est présenté par l’éditeur comme un « témoignage irremplaçable sur le génocide des Indiens d’Amérique ».  

*** les Blueberryphiles et les inconditionnels de Jean-Michel Charlier se souviendront avec émotion que cet épisode constitue la trame de fin du premier album de la série  (Fort Navajo, une aventure du lieutenant Blueberry, de Jean-Michel Charlier et Jean Giraud, pré-publié dans Pilote puis édité chez Dargaud en 1965, réédité en 1993). Le colonel Bascom y est déjà dépeint comme un officier ambitieux et une brute cynique, trompant la confiance de son supérieur pour piéger lâchement Cochise. 


Indeh. Ethan Hawke (scénario). Greg Ruth (dessin). Hachette Comics. 240 pages. 19,95€

Les 5 premières planches :

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