Les crimes de guerre coréens refont surface dans Mémoires d’un frêne

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Mémoires d’un frêne est le quatrième livre de Park Kun-woong traduit en français. Comme les trois premiers, il est ancré dans l’Histoire coréenne et tient un discours politique humaniste sans concession. Dessiné dans un noir et blanc charbonneux, il emprunte la voix d’un arbre pour raconter l’horreur.

Les moments chauds de la Guerre froide ont commencé très vite après la fin de la Seconde Guerre mondiale : Guerre d’Indochine, Guerre civile grecque, Blocus de Berlin. Mais c’est avec la Guerre de Corée que le monde a pu saisir la réalité violente des rapports de force Est-Ouest. Avec ce conflit, on sort de la guerre civile pour entrer dans un affrontement classique international. Au Nord, des milices communistes soutenues par la Chine et l’URSS affrontent des armées anticommunistes soutenues par l’ONU et composées de bataillons de 17 nationalités, dont un français, mais dont l’armature technique et humaine est américaine. Cette guerre qui dure trois ans (juin 1950-juillet 1953) – certains disent qu’elle n’est pas vraiment terminée – oppose deux millions d’hommes et fait 1 500 000 victimes civiles et militaires (500 000 du côté de l’ONU et un million pour les forces communistes).

Si toutes les guerres connaissent des épisodes abominables, des crimes de guerres, les conflits idéologiques exacerbent les haines et la volonté de détruire totalement l’adversaire tout en installant un climat de terreur. Mémoires d’un frêne raconte un de ces épisodes terrifiants que les régimes qui les ont commis tentent d’occulter ou d’effacer des mémoires. « Le Massacre de la Ligue Bodo » fait partie des crimes commis durant la Guerre froide et dont nous savons peu de chose. On sait maintenant que ce massacre, longtemps occulté, a fait entre 100 000 et 200 000 morts. Les membres de cette ligue étaient d’anciens communistes qui ont choisi le camp de la jeune république et le camp proaméricain. A la fois par méfiance envers eux et pour montrer sa capacité à terroriser les populations civiles, le régime de Syngman Rhee (président de la République de Corée de 1948 à 1960) les a accusés à tort d’avoir toujours de fortes sympathies communistes. La police et l’armée les ont réunis dans la forêt pour les exécuter par balles.

Le silence s’est fait sur les tueries jusqu’aux années 1990 quand des charniers ont été découverts dans la région de Chunhcheong. Choi Yong-Tak, un écrivain coréen dont le grand père a été une des victimes du « Massacre de la Ligue Bodo », a écrit une nouvelle qui a permis à Park Kun-Woong de réaliser ce copieux roman graphique, qui ne se lit pas d’une traite. On le termine secoué par l’histoire mais surtout par la qualité du dessin – inspiré par le style des gravures sur bois – et son pouvoir d’évocation. Il y a peu de détails mais beaucoup de visages tourmentés qui font penser à Guernica, qui deviennent spectres, ombres noires ou blanches quand il s’agit de montrer les victimes. Les bourreaux ont tous des visages blancs sans détails, sans yeux et sans bouche. Ces portraits alternent avec de superbes paysages inspirés par la tradition picturale asiatique. Des paysages qui décrivent un lieu mais qui représentent aussi le monde entier car le « Massacre de la Ligue Bodo » nous concerne tous.

Les textes, remarquablement traduits, sont tirés de la nouvelle. Ce ne sont pas vraiment des bulles. Ils forment plutôt des légendes en commentaires des cases. Le style mêle une poésie très douce à des moments d’une extrême violence, notamment quand l’auteur décrit les tueries ou les insectes qui viennent pondre dans les chairs à vif, arrivant au festin attirés par l’odeur des cadavres. Si le lecteur se met à la place de l’arbre narrateur, tout devient limpide. Comment un arbre pourrait comprendre ce que font les hommes ? Il ne saisit que ce qui se passe dans son monde, celui de la nature.

Le choix de prendre comme narrateur un arbre, un frêne qui pousse près des lieux de supplice, rend l’évocation à la fois plus distanciée, presque poétique et plus terrifiante car racontée avec la froideur d’un être totalement étranger aux évènements qu’il voit, et qui va rester vivant bien des années après. Ce choix narratif, intrigant au début, devient de plus en plus glaçant au fur et à mesure de la lecture. En plus d’apporter une pierre indispensable à la construction de la mémoire de la Guerre de Corée, Mémoires d’un frêne est aussi un exercice narratif virtuose.

Mémoires d’un frêne. Park Kun-woong (scénario et dessin). Rue de l’échiquier. 300 pages. 21,90 €

Les 11 premières planches :

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