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En 1992, l’International Boxing Hall of Fame intronise dans ses rangs le tout premier champion du monde d’origine sud-américaine : Panama Al Brown. Il conquiert cette couronne dans la catégorie des poids coq en 1929 et la conserve jusqu’au 26 mai 1935, date de sa défaite à Valence face à l’espagnol Baltasar Sangchili. Sa carrière connaît un dernier sursaut lorsqu’il prend sa revanche en mars 1938 sur celui qui l’avait dépossédé de son titre trois ans auparavant, dans un combat désormais sans enjeu. De cette ultime victoire jusqu’à sa mort en avril 1951, il vit une lente mais inexorable descente aux enfers et meurt dans l’indifférence générale à New York en avril 1951.
Le 20 octobre 1955 cependant, Al Brown sort de l’ombre, le temps d’une allusion faite par Jean Cocteau lors de son discours de réception à l’Académie française. Étonnante irruption d’une ancienne gloire du noble art sous les ors du quai Conti… et point de départ du scénario imaginé par Jacques Goldstein et Alex W. Inker pour embarquer le lecteur à la découverte d’une incroyable personnalité, aussi à l’aise sur
la scène des cabarets parisiens que sur les rings.
C’est le journaliste sportif Georges Peteers** qui, en octobre 1948, jeta le dernier coup de projecteur sur « le prestigieux Al Brown » de son vivant. C’est donc Jacques, un reporter imaginaire acculé dans les cordes par son rédacteur en chef, qui nous emmène sur les traces du passé d’Al Brown. Sans surprise, c’est à Colon, au Panama, que débute l’aventure. Là-bas, la sœur d’Alfonso raconte la révélation de son don pour la boxe et l’ascension jusqu’au titre national en 1922. Mais entre deux combats, ce frère à l’allure dégingandée délaisse déjà le sac de sable et la corde à sauter pour d’autres déhanchés plus lascifs, au son de la guitare… et dans les bras de jeunes compagnons. Et déjà, au plus profond de son être, Al Brown comprend que la gloire n’est qu’éphémère et qu’elle n’effacera jamais la couleur de sa peau.

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Al Brown a le triomphe amer : sa victoire lui procure la gloire, mais pas le respect des Blancs. Leur mainmise sur l’organisation des combats condamne le boxeur noir au rôle d’éternel soutier.

Le deuxième round de la carrière d’Al Brown se joue à New York, où il débarque en 1923, avec pour seuls bagages une grande capacité d’esquive et une droite fulgurante. Le hasard conduit Jacques au Paddy’s, un bar de Harlem dans lequel Al Brown, un soir, fit la rencontre d’un dénommé Jess… celui-là même qui, devant une bière, se plaît à répéter à Jacques ce que l’ancienne gloire de la boxe lui raconta de son passé. New York, c’est un nouveau manager, un nouvel agent, un nouveau nom de ring, des KO qui s’enchainent… mais une main droite qui devient cassante comme du cristal et surtout, la découverte de fastueux plaisirs offerts grâce aux gains des victoires. Al Brown devient un noctambule, se paie de beaux costumes et flambe son argent dans le champagne et les parties de cartes. En s’étourdissant, il tente d’oublier qu’il est désormais condamné à vaincre pour éponger ses dettes mais désespère de monter un jour sur le ring pour le titre mondial.

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Finis les états d’âme ? Al Brown gagne de l’argent à la force de ses poings et le dépense sans calculer. Il jouit de la vie, mais ne fuirait-il pas sa condition ?

En venant livrer un combat à Paris en 1929, il entame le troisième round de son existence et s’apprête à vivre jusqu’au bout de la nuit comme jamais. Entre Al Brown et Montmartre, c’est le coup de foudre. Ses talents de musicien, de danseur et de mime séduisent le public. Lui-même prend un plaisir immense à se donner en spectacle dans la Revue Nègre de Joséphine Baker ou à faire la fête. Son train de vie de nabab est financé, encore pour un temps, à la force des gants. Honneur suprême, il affronte et vainc Eugène Criqui, alias « Gégène Gueule Cassée », un héros de 1914-1918. L’année 1929 marque définitivement l’apogée de sa carrière pugilistique : il décroche le Graal, une première ceinture mondiale dans sa catégorie (par le KO le plus rapide de l’histoire de la boxe -15 s- sur Gustav Humery) puis une
seconde ceinture en octobre.

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Al Brown comme un poisson dans l’eau lorsqu’il pousse la porte du Caprice Viennois, un cabaret de Pigalle. Le jazz et Joséphine Baker sont à la mode, la boxe fait couler le champagne à flot.

Mais Al Brown est arrivé au bout de ses forces. Son agent, le sinistre Lumiansky, l’exploite sans vergogne tant qu’il rapporte encore. Atteint de tuberculose, perclus de douleurs à la main et aux genoux, épuisé par ses nuits sans sommeil, le champion ne veut plus remettre les gants et doit vendre ses chevaux pour solder ses dettes. Le gong du quatrième round retentit : place au miracle de l’amour, place à la poésie.

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Cocteau révèle à Al Brown sa dimension de poète « capable de transporter entre les cordes l’énigme de la force », comme il l’écrira plus tard, en février 1950.

L’auteur des Enfants terribles pousse la porte du Caprice Viennois un soir de février 1937 et tombe de suite sous le charme. L’amoureux de la boxe qu’il est aussi se lance le défi de faire remonter Al Brown sur un ring, pour lui ménager une sortie digne de son rang. En effet, depuis 1935, le poids coq panaméen a tout perdu. Par amour, l’ex-champion accepte de reprendre l’entraînement et parvient enfin à mettre des mots sur les maux qui le rongent depuis son adolescence. Il se persuade aussi que seul un poète comme Jean Cocteau peut inverser la spirale tragique de son existence et l’aider à faire la paix avec lui-même. Comment se vaincre sans s’infliger le KO, l’illustration en couverture de l’album dit tout ou presque.
Après ce chant du cygne, Al Brown retourne aux États-Unis. Les derniers rounds de sa vie sont pathétiques, certainement teintés de blues. Comme de nombreuses gloires de la boxe, il meurt déchu, malade et seul, lui, le prince des nuits parisiennes. Cette biographie très réussie le tire de l’oubli et replonge le lecteur dans l’atmosphère fiévreuse des nuits du Pigalle de l’entre-deux guerres. Les exceptionnelles prédispositions d’Al Brown et son gout immodéré pour la munificence élèvent la boxe au rang de l’art poétique et donnent envie, après Nougaro, de plaquer quelques notes de jazz et de swing sur les uppercuts et les pas chaloupés.


* : dans Championzé (Futuropolis, 2010), Aurélien Ducoudray et Eddy Vaccaro racontent l’histoire vraie de Baye Phal, né au Sénégal, premier champion du monde africain sous le nom de Battling Siki, après sa victoire contre Georges Carpentier en 1922. Malgré son engagement volontaire dans les rangs de l’armée française pendant la Première Guerre mondiale et son titre acquis à la régulière, il ne parviendra jamais à faire oublier sa négritude et subira le racisme ordinaire à chaque combat. Après la perte de son titre, il meurt assassiné à New York en 1925.

** : voir le dossier établi par Jacques Goldstein en fin d’album, agrémenté de magnifiques photographies et de documents iconographiques (dont le dessin de Cocteau dédicacé à son cher Al). À noter également en tête d’album une playlist indicative qui plongera le lecteur dans l’ambiance musicale de l’époque (Bessie Smith y côtoie, entre autres, Louis Armstrong, Ella Fitzgerald, Joséphine Baker et Charles
Trénet).


Panama Al Brown. Jacques Goldstein (scénario). Alex W. Inker (dessin). Sarbacane. 166 pages. 24€

Les 5 premières planches :

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