PriapecouvDouze ans se sont écoulés depuis la parution du Priape de Nicolas Presl. Les éditions Atrabile rééditent la première œuvre de cet auteur atypique qui ose dessiner des histoires en noir et blanc, sans paroles, portées par des personnages d’une émouvante sensibilité. C’est une cité grecque sous la domination de Rome qui sert ici de décor aux premiers émois amoureux d’un jeune homme en plein cheminement intérieur.

Dans la mythologie gréco-latine, Priape est un dieu mineur pourvu de deux origines assez distinctes. Chez les Latins, il est un dieu italique assez ancien pour avoir inspiré au tragédien grec Xénarque une pièce éponyme au IVe s. avant JC. Plus connue, son origine grecque en fait le fruit des amours compliquées de Dionysos et Aphrodite. Né à Lampsaque, sur l’Hellespont, il est de suite rejeté par sa mère, effrayée par la laideur, la difformité et les proportions démesurées du membre viril de son fils.

En bon connaisseur de la mythologie, Nicolas Presl aurait pu s’emparer de l’une ou l’autre de ces versions et dérouler un scénario sur la difficulté de vivre sa monstruosité dans le monde impitoyable des dieux. Mais tout en conservant un cadre et un corpus de références gréco-romain, il s’empare de pans ou de bribes de plusieurs mythes et nous conte, comme au théâtre, l’immersion sensible de son héros Priape dans l’aventure de sa propre existence.

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L’un pour sa monstruosité anatomique, l’autre pour déjouer l’oracle d’Apollon : Priape confond sa destinée pour un temps avec celle d’Œdipe en finissant exposé, puis sauvé et élevé à l’insu de ses parents.

Le lecteur ne tarde pas à découvrir que la vie du jeune Priape commence comme celle d’Œdipe, un héros dont chacun sait la destinée douloureuse orchestrée par Apollon. Mais en auteur exigeant, Presl brouille à nouveau les pistes et libère son héros du joug oraculaire pour le ramener à sa simple condition de mortel sensible. Priape n’est donc plus l’histoire d’un dieu puni par la cruauté de ses pairs mais celle d’un homme qui souffre. L’exubérante taille de son phallus – qui retrouve d’ailleurs des proportions normales à l’adolescence- n’est plus la cause de ses tourments. L’incompréhension face à ses premiers émois engendre de la rêverie solitaire, les yeux rivés sur l’acropole de la cité toute proche. À la puberté, l’expérience de la méchanceté et de l’injustice aggrave cette solitude pendant que grandit confusément en lui le désir et le besoin d’aimer et d’être aimé. Lorsque l’humiliation d’être rabaissé au rang de simple porcher puis la violence deviennent insoutenables vient le moment pour Priape de gagner cette ville qui l’attire depuis si longtemps.

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Après s’être vengé des humiliations subies jusqu’alors, Priape gagne la ville espérant y trouver de quoi combler son vide intérieur.
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Guidé par son premier ami, Priape découvre bientôt le pouvoir émancipateur et cathartique du théâtre.

On sent le plaisir et la maîtrise de l’auteur à faire évoluer ses personnages dans le cadre de cette cité qui pourrait être une Athènes augmentée de quelques éléments (on reconnaît notamment le corps lascif du Grand Télamon du temple de Zeus à Agrigente). Est-ce la majesté de l’ordonnancement architectural ou le mystère se dégageant des temples ? De cette cité jaillit le souffle émancipateur qui ouvre Priape à l’autre. Sa quête inconsciente le guide assez vite vers son premier amour partagé, dans un rapport d’éraste à éromène** plutôt platonique. Cette relation empreinte de raffinement culmine lorsque Priape est initié aux délices du théâtre tragique. Son esprit rassasié, il faut maintenant que le corps exulte. Tout à son exaltation, Priape n’est plus celui qui souffre mais celui qui va faire souffrir. En choisissant son premier amant physique, il arme le balancier d’une formidable malédiction, qui, tel Œdipe, le ramènera à sa cruelle condition de hochet entre les mains d’Apollon.

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De l’art d’exprimer visuellement des sentiments violents.

Nicolas Presl le confesse* volontiers : il sait que son mode d’expression artistique, fondé sur l’utilisation du noir et blanc et l’absence de phylactères, rend son œuvre plutôt aride au premier abord. Il ne dédaignait pas, à l’époque, de se montrer aussi exigeant avec ses lecteurs qu’avec lui-même, en encourageant une deuxième voire une troisième lecture de son travail pour en saisir la portée. Débarrasser une bande dessinée de tout texte présente en effet autant d’avantages que d’inconvénients pour l’artiste. Certes, cela agrandit de facto chaque case, surtout les plus petites, mais cela contraint l’auteur en retour à peaufiner son mode narratif et à développer un langage graphique passant forcément par une expression corporelle surclassée. Son goût pour Picasso et Dada, sa formation de tailleur de pierre l’ont sûrement aidé à développer ce style si personnel, qui donne à chacun de ses personnages une intériorité profonde, comme s’ils étaient en perpétuelle réflexion ou rêverie, plongés dans l’abîme de leurs pensées, aussi souvent tournés vers eux-mêmes que vers les autres.

Bien que d’une autre époque et d’un autre lieu, la quête de Priape devient ainsi un peu la nôtre. En parcourant ce bel album qui mérite amplement sa réédition, on comprend que malgré l’apparent silence qui les entoure, les personnages de Nicolas Presl sont incroyablement loquaces.


* Notamment dans une interview de février 2009 sur le site du9, qui a le mérite de resituer Priape presque dans son contexte.

** L’éraste était un homme adulte engagé dans un couple pédérastique (la pédérastie était une institution morale et éducative de la Grèce antique bâtie autour de la relation particulière entre un homme adulte et un garçon plus jeune) avec un adolescent, appelé son éromène.


Priape. Nicolas Presl (scénario & dessin). Atrabile. 208 pages. 22 €

Les 5 premières planches :

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