L’Escadron bleu, 1945 : sauver les prisonniers français avant l’abaissement du rideau de fer

En 1945, un groupe d’une douzaine de jeunes femmes, avec à leur tête le médecin-lieutenant Madeleine Pauliac, traverse l’Europe pour trouver, soigner et évacuer les derniers Français encore prisonniers. C’est ce récit que mettent en images Virginie Ollagnier et Yan Le Pon dans L’Escadron bleu, 1945. Une histoire à hauteur de femmes dans leur vingtaine, traversant une Europe ravagée, et la trajectoire d’une médecin envoyée par de Gaulle en territoire soviétique où tout est hostile à la réussite de sa mission. Une histoire de sororité où la violence n’est que le fait des hommes.
Les Madeleine résistantes sont à l’honneur chez Dupuis. Dans le dernier tome en date de Madeleine résistante, Madeleine Riffaud nous laisse au moment de la libération de Paris. Entre euphorie populaire et constats douloureux, la guerre est encore loin d’être terminée. Virginie Ollagnier et Yan le Pon reprennent le cours des événements en avril 1945 où le combat n’est plus la libération du territoire, mais le sauvetage des survivants français déportés. C’est notamment en Pologne que le destin de Madeleine Pauliac se lie à celui de onze autres jeunes femmes dévouées aux victimes de la guerre. Les sept mois que retrace cet ouvrage mettent en exergue le courage héroïque et l’humanité de ces personnes face à toute la brutalité, le désespoir, l’horreur que la Seconde Guerre mondiale peut comporter. Des moments brefs et décisifs où le paradigme des affrontements change, la lutte armée laisse place à un bras de fer politique et idéologique entre l’Est et l’Ouest.

Redécouverte et hommages à Madeleine Pauliac et à l’escadron bleu
Depuis une décennie, la mémoire de Madeleine Pauliac et de l’escadron bleu a été ravivée dans plusieurs médiums, principalement grâce à la volonté de Philippe Maynal, le neveu du docteur. En 2016, le film Les Innocentes*, s’inspire de ses actions auprès d’un couvent de Bénédictine proche de Varsovie dans un scénario original. L’année suivante paraît Madeleine Pauliac, l’insoumise, racontant les missions menées par le docteur et les membres de l’escadron bleu en Pologne en 1945. Le livre se base sur le journal de Pauliac ainsi que sur le témoignage de personnes l’ayant côtoyé durant cette période. Cet ouvrage édité par Philippe Maynal a librement inspiré la bande dessinée L’Escadron bleu. En 2019, Philippe Maynal coécrit avec Emmanuelle Nobécourt le documentaire Les Filles de l’escadron bleu pour France 5-RTBF. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes 2025**, le Parlement européen a diffusé ce film, faisant connaître plus largement leurs actions et leur apportant une reconnaissance continentale. Le 16 et le 17 septembre 2021 la ville de naissance du docteur Pauliac, Villeneuve-sur-Lot, lui rend un fervent hommage au moment de son 109e anniversaire, à travers une exposition, l’inauguration d’une crèche à son nom et une série de conférences animée par Philippe Maynal.

Ce processus de redécouverte du lieutenant Pauliac et de l’escadron bleu se poursuit avec cette bande dessinée. Les lecteurs retrouvent en fin de volume un dossier chronologique parcourant les missions de l’escadron bleu. Il se base entre autres sur un carnet de notes tenu par Aline Tschupp, une des conductrices d’ambulance de l’escadron. Les auteurs y joignent quelques commentaires sur leur adaptation, notamment l’épisode de la mort du lieutenant, ainsi que des photos et des images
d’archives. C’est une histoire de femmes écrites par des femmes. Tout cela donne une bande dessinée sourcée de manière rigoureuse, assez classique, où les tableaux s’enchaînent de manière efficace. À noter qu’on peut se perdre au début de l’histoire entre les sauts temporels et géographiques, mais cela s’estompe lorsque l’escadron bleu rejoint le lieutenant Pauliac à Varsovie à la moitié de l’ouvrage.
La fin de la guerre à hauteur d’ambulancières de la Croix-Rouge
Les auteurs ont fait le choix de transmettre cette histoire dans une version moins dense et plus accessible que le livre ou le documentaire. En choisissant bien les anecdotes, renforçant à la fois l’empathie pour les protagonistes et montrant un panel d’atrocité assez exhaustif conduit par les nazis et l’Armée rouge. Les filles ne sont jamais les témoins directs de l’horreur, qui n’est que suggérée dans la BD, mais elles le constatent dans son immédiateté. Les dessins et le découpage renforcent cet enchaînement de situations horribles qui font que les lecteurs, comme les infirmières, s’y accoutument. Sur 130 pages, nous voyageons de Paris libéré à Varsovie, ville martyre, en passant par Toruń, Dantzig ainsi que les camps de Dachau et de Tambov***.

La camaraderie et la détermination de ces femmes sont véritablement leurs seules armes dans un territoire où seule la loi des Américains et des Soviétiques prévaut. En effet, pour les alliés, la France était celle de Vichy avant d’être celle de la Résistance. La méfiance envers les Français est palpable, encore plus dans les territoires communistes où Madeleine Pauliac est perçue comme une espionne au service des Américains, malgré son affiliation à la Croix-Rouge. Pour mener à bien sa mission, elle ne peut presque pas compter sur les accords politiques entre la France et l’URSS. Elle fait preuve de ruse, de débrouille et d’adaptation pour sauver le plus grand nombre de personnes. Un pragmatisme qui ne peut naître que face aux situations les plus radicales. Si les traités et les accords font changer le cadre légal et les frontières, les fonctions du lieutenant aidé par l’escadron restent les mêmes. Elle doit gérer l’hôpital français de Varsovie, tout en cherchant, soignant et évacuant les prisonniers français. Ces missions et les anecdotes qui leur sont liées composent la grande majorité du volume. Les filles de l’escadron bleu incarnent l’espoir pour des hommes qui ont tout perdu.

Le viol, arme de guerre, arme de genre****
Parmi les crimes rapportés dans cette bande dessinée, le viol est particulièrement présent. Dans un rapport envoyé à Roger Garreau, l’ambassadeur de France en Pologne, Madeleine Pauliac décrit comment les soldats de l’Armée rouge violent systématiquement les femmes sans distinction (enfants, femmes enceintes, vieillardes…). Le viol des religieuses d’un couvent proche de Varsovie ainsi que l’organisation d’adoption des enfants issus de ces agressions et d’autres orphelins en France, inspirera le film de 2016. L’ouvrage rappelle également que cette pratique était également en vogue dans tous les corps d’armée. Assister à cela à travers les yeux de femmes renforce notre empathie avec les victimes. Le médecin Pauliac est véritablement plongé dans l’intimité de la natalité des religieuses, elle n’inspire pas la même peur que les hommes.

Comme tous les ouvrages portant sur la Seconde Guerre mondiale, L’Escadron bleu, 1945, apporte sa pierre à l’édifice du devoir de mémoire. Il nous rappelle que cette époque terrible s’est vécue d’abord à taille humaine et qu’il est nécessaire de saluer les personnes s’étant dressées face à la barbarie. C’est aussi le témoignage d’une cohésion indéfectible née face à l’horreur, que ni la dissolution de l’escadron ni la mort prématurée de Madeleine Pauliac n’éroderont. Les filles de l’escadron bleu ont continué de se côtoyer après la guerre, se remémorant ces quelques mois, poursuivant leurs œuvres pour le bien d’autrui.
* : Réalisé par Anne Fontaine sur une idée originale de Philippe Maynal. Le film, dédié à la mémoire de Pauliac, est nommé quatre fois aux César 2017 et attire environ 1 370 000 spectateurs dans les salles obscures.
** : Le documentaire a reçu le Prix Historia du documentaire historique.
*** : Le camp d’internement soviétique 188 a servi de lieu de détention à environ 18000 “malgré-nous”. Il s’agit des Mosellans et Alsaciens incorporés de force dans la Wehrmacht ayant déserté ou fait prisonnier par l’armée rouge.
**** : Cathy Remy, Le viol, arme de guerre, arme de genre. Le Monde, 10 mai 2025.
L’Escadron bleu, 1945. Virginie Ollagnier (scénario). Yan Le Pon (dessin et couleurs). Dupuis. 152 pages. 25 euros.
Les six premières planches :
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Thierry Lemaire






