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A la croisée des chemins entre bande dessinée et politique, la création de Captain America en mars 1941 est un exemple frappant de la capacité du 9e art à délivrer un message vers le grand public. Retour sur les origines d’un personnage rempart pour la démocratie. 

Cet article a précédemment été publié sur le site decaptainamerica03

Le personnage de Captain America a été créé par Joe Simon et Jack Kirby pour l’éditeur Timely Comics (qui deviendra par la suite Marvel) en mars 1941. Dès le premier numéro, Captain America Comics dépasse le million d’exemplaires vendus, égalant ainsi le succès des autres héros phares de la nouvelle industrie, comme Superman et Batman. Cette réussite spectaculaire s’explique sans aucun doute par le talent des deux créateurs qui, dès le premier numéro, imposent leur marque au nouveau personnage : action, rapidité, mouvement, autant de caractéristiques qui transparaissent à la vue de la couverture du premier numéro où l’on voit le héros au bouclier frapper et mettre à terre l’homme le plus craint de la planète, Adolf Hitler.

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Captain America Comics #1, mars 1941. La « mise au poing » de Captain America est sans doute inspirée par l’expérience de Joe Simon, qui, dans les années 1930, a réalisé de nombreux dessins de presse consacrés aux matchs de boxe.

Le premier super héros, Superman, s’était illustré dès la première couverture du magazine Action Comics dans lequel il est apparu, par un exploit qui avait marqué les lecteurs en soulevant à bout de bras une voiture. Le héros de Joe Simon et Jack Kirby s’illustre aussi par un corps en pleine action. Mais ce geste est tout aussi politique que physique. En effet, au moment où les deux auteurs corrigent le chef du Troisième Reich sur papier bon marché, les États-Unis sont encore en paix avec l’Axe et une bonne partie de l’opinion reste encore convaincu que l’Amérique doit rester neutre, quand certains n’affichent pas leur soutien sans condition à l’Allemagne. Joe Simon se souvient ainsi dans ses mémoires (publiées sous le titre My life in comics) que le Bund germano-américain, une organisation pro-nazi, avait organisé en octobre 1939 une grande manifestation rassemblant à New York près de 20 000 personnes défilant en tenu paramilitaire. De quoi faire réfléchir les deux créateurs de Captain America, tous deux de confession juive qui imaginent, comme une répartie symbolique, un super héros démocrate capable d’en remontrer aux nazis, alors qu’au même moment Superman et Batman restent la plupart du temps silencieux sur le sujet. À titre d’exemple, le Dark Knight n’est confronté qu’une seule fois à Adolf Hitler, dans World’s Finest Comics #9 (printemps 1943).

Autre nouveauté, Simon et Kirby refusent de représenter le futur Captain America comme un être extraordinaire venu d’ailleurs, tel Superman, ou d’un milieu aisé, à l’image de Batman. Au contraire, Steve Rogers est un héros issu d’un milieu modeste, auquel les lecteurs peuvent facilement s’identifier. Il ressemble aux protagonistes des films de Frank Capra (par exemple M. Smith au Sénat) qui triomphe au même moment en célébrant les accomplissements des hommes du peuple (common men) malgré les affres de la Grande Dépression. Mais Steve Rogers devient bien plus que cela, grâce au sérum de super soldat que lui injecte le professeur Reinstein, dont le nom renvoie nettement à une origine juive ashkénaze. Nul doute le tandem Simon-Kirby se représente à travers ce scientifique. Eux aussi veulent transformer la jeunesse américaine d’alors en soldats de la liberté. Sauf qu’en guise d’injection chimique démultipliant les facultés physiques du héros au bouclier, les créateurs de comics usent eux du 9e art pour mobiliser les foules.

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Captain America, par Fabrice Le Hénanff

Néanmoins, dès la sortie de Captain America Comics #1, les réactions négatives se multiplient, comme le raconte l’excellente biographie Jack Kirby, King of Comics de Mark Evanier. Il faut dire que le tandem Simon-Kirby n’a pas hésité à détourner le symbole du bouclier frappé du drapeau américain utilisé notamment par le Bund germano-américain sur une affiche appelant au rassemblement d’octobre 1939. Un jour, au bureau de Timely, Jack Kirby reçoit un coup de fil qui lui annonce « On est trois dans le hall. On aimerait voir le gars qui fait cette bande dessinée dégueulasse et lui montrer ce que de vrais nazis peuvent faire à son Captain America« . Élevé dans le Lower East Side de Manhattan et n’hésitant pas, dans sa jeunesse, à faire le coup de poing dans la rue, Kirby descend alors les escaliers à toute vitesse… pour trouver le rez-de-chaussée vide. Après plusieurs menaces du même genre, le maire de New York d’alors, Fiorello LaGuardia, républicain ouvertement hostile aux nazis, prend sous sa protection les deux auteurs de comics en leur disant : « Vous faites un super boulot et la ville de New York va tout faire pour qu’il ne vous arrive rien. »

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Une affiche du Bund germano-américain avec le drapeau américain stylisé sur le bouclier.

Simon et Kirby n’eurent en effet pas grand-chose à craindre des militants du Bund germano-américain et Captain America continua, tout au long de la guerre, à affronter des suppôts de l’Axe, même après le départ de ses deux créateurs, fâchés que Martin Goodman, le patron de Timely, ne leur paie pas les droits d’auteurs qui leur étaient dus. À la fin du conflit, Captain America connaîtra une longue éclipse et ne reviendra qu’en 1964 sous la plume cette fois du seul Kirby avec Stan Lee au scénario. À partir de ce moment-là, le héros au bouclier devient un moyen pour ceux qui mettront en scène ses aventures, de parler de l’état de l’Amérique et, plus largement, du Monde. Mais c’est une autre histoire. Rendez-vous au prochain épisode !

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