Dans la collection « Les Justes », les lois de l’humanité sont supérieures aux lois des hommes

Fidèle à son engagement pour la mémoire historique, comme avec la collection « Les Compagnons de la Libération », le label Grand Angle des éditions Bamboo poursuit son travail de transmission avec une nouvelle collection intitulée « Les Justes ». Scénarisés par Jean-Yves Le Naour, les deux premiers albums concernent le couple Schindler (dessiné par Christelle Galland) et Carl Lutz (dessiné par Brice Goepfert), tous honorés du titre de Juste parmi les nations par l’État d’Israël.
Depuis 1963, date de la création d’une commission d’hommage présidée par la Cour suprême israélienne, 28 646 personnes issues de 51 nationalités différentes, ont été distinguées, parfois à titre posthume, pour avoir risqué leur vie afin de sauver des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale.
Pour recevoir ce titre, plusieurs critères entrent en compte : ne pas être de confession juive, n’avoir recherché aucune récompense et avoir eu conscience, en venant en aide à des Juifs menacés de mort ou de déportation, de mettre sa propre vie et celle de ses proches en danger. Les actions reconnues sont diverses : sabotage, protection d’enfants, fabrication de faux papiers, passage de frontières, etc. Le manque de témoignages empêche parfois de mesurer l’ampleur de l’aide apportée, souvent déclenchée par un déclic (comme être témoin d’une rafle) ou par une sollicitation directe. La plupart de ces héros sont inconnus du grand public. Pour les deux premiers albums de la collection « Les Justes », le choix de Jean-Yves Le Naour s’est porté sur des figures connues, dont les fonctions leur ont permis de sauver des milliers de personnes.

Emilie et Oskar Schindler
Homme d’affaires mondialement connu depuis 1993 et l’adaptation par Steven Spielberg de La Liste de Schindler, le roman de Thomas Keneally, Oskar Schindler est ici présenté sous un tout autre angle, à travers les yeux de son épouse, trop souvent oubliée des récits traditionnels. Exilée en Argentine, celle qui fut abandonnée par son mari raconte son parcours à deux journalistes venus réaliser un documentaire sur elle. Un choix narratif fort.
Emilie, nommée Juste parmi les nations 27 ans après son mari, en 1994, dépeint un homme dans toute sa complexité, sans méchanceté, rempli d’amour et de justesse. Séducteur, opportuniste, membre du NSDAP, mais aussi capable de tout pour sauver ses employés juifs, y compris en mobilisant toutes ses ressources financières. Dans l’ombre, Emilie reste fidèle et digne aux côtés de son mari, organisant et soutenant ses projets. Une action qui mènera, selon les estimations, au sauvetage d’environ 1200 Juifs pendant la Shoah.
L’album, particulièrement bien documenté et complété par un dossier réalisé par Jean-Yves Le Naour, alterne entre couleurs et noir et blanc (peut-être influencé par le style du film La Liste de Schindler), renforçant le contraste entre présent et passé. Il ne cherche pas à idéaliser son protagoniste et a la volonté de restituer les faits dans toute leur complexité.

Carl Lutz
Vice-consul de Suisse en Hongrie, un pays longtemps allié d’Hitler, Carl Lutz sauve entre 20 et 30000 personnes durant la Seconde Guerre mondiale. Un chiffre vertigineux. Convaincu que « les lois de l’humanité sont supérieures aux lois des hommes », Lutz agit avec une audace remarquable. Comme Oskar Schindler, il multiplie les faux papiers, les manœuvres diplomatiques risquées et les stratagèmes pour protéger les Juifs persécutés. Carl Lutz est décrit comme un homme discret, hanté jusqu’à la fin de sa vie par les événements qu’il a traversés.
Figure centrale de la Hongrie des années 1940, il côtoie des personnages clés du régime nazi comme Eichmann, Veesenmayer ou Horthy, le régent du royaume de Hongrie. Malgré son héroïsme, il est désavoué par sa hiérarchie après la guerre, devenant ainsi l’un des héros les plus méconnus du conflit. Reconnu comme Juste parmi les nations en 1964, il confie dès 1949 : « Je savais que, chaque heure passant, je marchais sur un volcan. L’Obersturmbannführer Eichmann m’avait clairement fait savoir qu’aucun réfugié juif ne quitterait Budapest vivant. Mes efforts semblaient vains, mais j’avais foi en une force supérieure. »
Malgré un style sobre et parfois moins fluide, l’album qui lui est consacré reste un support pédagogique précieux, richement documenté. Comme pour le premier tome dédié à Schindler, il est accompagné d’un dossier offrant un éclairage complémentaire, cette fois réalisé par la société Carl Lutz.

D’un tome à l’autre, le ton, les choix narratifs et graphiques varient sensiblement. L’enthousiasme de la découverte peut parfois céder à une certaine lassitude. Pourtant, la rigueur historique et la mise en lumière de héros oubliés rendent cette lecture essentielle. L’inscription sur la médaille, reçu par chaque juste ne s’y trompe pas : « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier. »
Les Justes – Carl Lutz. Jean-Yves Le Naour (scénario). Brice Goepfert (dessin). Bamboo. 80 pages. 16,90 euros.
Les Justes – Emilie et Oskar Schindler. Jean-Yves Le Naour (scénario). Christelle Galland (dessin et couleurs). Bamboo. 64 pages. 15,90 euros.
Les dix premières planches :







