Mary Anning, la femme qui déterrait les dinosaures

Depuis peu, le monde de la science (re)découvre que des femmes ont joué un rôle important dans toutes les branches du savoir et de la recherche. La Dent de l’iguanodon a déjà montré l’importance du travail des dessinatrices dans la transmission et la conservation des savoirs archéologiques. Cette biographie de Mary Anning (1799-1847), de Kapik et Julie Bouvot, dresse le portrait d’une pionnière des fouilles paléontologiques liées aux fossiles et rappelle les difficultés auxquelles cette jeune femme a été confrontée pour tenter de faire reconnaitre son travail.
Mary Anning vit près des falaises de Lyme Regis, au sud de l’Angleterre, non loin d’Exeter. Ces falaises sont connues car elles contiennent de très nombreux fossiles. Mary et sa famille les vendent aux touristes et aux curieux de passage. En 1811, la vie de la jeune femme va changer. Elle découvre un gigantesque fossile. Cet animal n’existe dans aucune nomenclature, aucun classement. Personne n’a jamais vu une chose pareille. Le curé affirme que c’est un crocodile écrasé par le déluge. Mary n’est pas d’accord. Elle a observé les squelettes des animaux connus, aucun ne correspond. Un homme achète le gros fossile pour 23 £. Une petite fortune pour les Anning qui vivement chichement.

Cet épisode bouleverse la vie de Mary. Sa curiosité est aiguisée, sa vocation scientifique s’affirme. Elle veut qu’on reconnaisse son travail de découvreuse et est prête à croiser le fer intellectuel pour défendre ses positions. Une autre femme va l’aider. Elle lui procure des livres scientifiques, qu’elle lit et recopie avec avidité. Quand elle lit l’article sur cette bête étrange publié dans une revue scientifique, elle est partagée entre la joie de voir sa découverte célébrée et l’amertume que son nom ne soit pas cité.

Ces déconvenues deviennent son quotidien.
Pourtant, Mary est d’une intelligence et d’une curiosité peut courante au début du XIXe siècle. Elle continue de fouiller, de creuser. Elle déterre d’autres fossiles, sort de terre de nouveaux animaux comme les ptérodactyles. Et elle se pose beaucoup de questions : pourquoi telle couche géologique a telle couleur ? Pourquoi tel fossile ressemble à du bois ? Est-ce que ce fossile d’excrément n’a pas des informations à livrer. Elle émet aussi des hypothèses qui dérangent. Elle sort du calcaire des restes d’animaux qui n’existent pas. Elle conclut donc qu’ils n’existent plus, qu’ils ont disparu. Cette simple constatation ouvre des perspectives incroyables pour l’époque : la remise en cause de la Genèse, du Déluge et donc de l’âge de la Terre. Mais l’Église et les habitudes intellectuelles des hommes de pouvoir bloquent beaucoup d’avancées scientifiques, ne permettent pas l’émergence des questions fondamentales et les remises en cause des certitudes.

Les observations de Mary remettent en cause la Genèse car ces disparitions signifient que Dieu lui-même les a éliminés. Or, la Création est sensée être parfaite, dès l’origine. Il est donc impensable que Dieu ait éliminé des êtres vivants créés par ses soins. La question est vertigineuse pour l’époque. Ces interrogations signifient aussi que, en contradiction avec la Bible, Noé n’a pas sauvé tous les animaux. Impossible pour l’Église.
Mary Anning est une femme, d’origine modeste, sans éducation académique. Elle cumule les handicaps qui lui barre la route vers la reconnaissance. Pourtant elle travaille beaucoup, lit énormément. Des auteurs majeurs sont dans sa bibliothèque. Elle s’initie à la dissection pour mieux comprendre comment sont fait les corps des animaux, les squelettes. En un mot, elle expérimente et améliore ses connaissances suivant les conseils des meilleurs scientifiques de son temps.
Ce remarquable album démontre avec beaucoup de justesse comment la société britannique, comme toutes les autres ailleurs, ne refuse pas forcément d’écouter Mary Anning mais la rejette. C’est une femme, considérée comme incapable de réfléchir aux problèmes complexes de la science, ou de comprendre le message de la Bible. C’est une personne d’origine modeste donc disqualifiée pour discuter avec la crème de l’aristocratie cultivée qui tient les académies. Mais si ces éminents personnages semblent ne pas l’écouter, ils n’hésitent pas à la piller, à reprendre ses idées sans la citer ou à acheter ses incroyables fossiles pour une bouchée de pain puis à s’en attribuer les découvertes.
Le dessin de Julie Bouvot donne beaucoup de douceur à cette vie pleine d’embûches. Sans forcer, il traduit les efforts de Mary, les moments de doute alors que son toit fuit. On peine avec elle quand il faut gravir et descendre les falaises et creuser sans relâche. Ce style graphique fait de ce livre un ouvrage à mettre en toutes les mains notamment des plus jeunes.


Si la lecture de cet album peut laisser un goût amer tant la vie de Mary Anning a été difficile, il est plus qu’un hommage à un destin exceptionnel.
Mary Anning, sur les traces des dinosaures. Kapik (scénario). Julie Bouvot (dessin et couleurs). Editions Steinkis. 142 pages. 22,50 euros
Les douze premières planches :
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Stéphane Dubreil
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Thierry Lemaire






