Qui est Mohammad Mossadegh, figure de l’indépendance politique iranienne ?

La répression contre la population en Iran comme l’attaque du pays a fait revenir à la lumière un personnage majeur de l’histoire iranienne mais oublié, voire ignoré de beaucoup : Mohammad Mossadegh. Heureusement la bande dessinée historique est là pour raviver les mémoires endormies. L’album Chroniques diplomatiques, Iran 1953, de Tristan Roulot et Christophe Simon raconte l’arrivée au pouvoir de cet homme et sa mise à l’écart orchestrée par la CIA et le MI6.
Pierre Lottin, lors de la remise de son César et Golshifteh Farahani, sur France Inter, ont cité le nom de Mohammad Mossadegh. Dans leur bouche, il symbolise la résistance au colonialisme politique et économique et une fierté pour ce peuple.
Mais qui est Mohammad Mossadegh ?
La réponse est au cœur d’un album publié en 2021 par Le Lombard. Premier volume de la série Chroniques diplomatiques, Iran 1953 est écrit par Tristan Roulot et dessiné par Christophe Simon. Mettant en scène un jeune ambassadeur de France plongé dans une crise diplomatique majeure, la relecture de cet album permet de comprendre la genèse, même s’il faut ajouter bien d’autres facteurs, de la crise actuelle.
L’enjeu pétrolier
1908, des ingénieurs et des géologues britanniques, après des mois de recherches infructueuses font jaillir le pétrole des sables du désert iranien. Ce gisement est le plus important jamais atteint. L’AIOC (Anglo Iranian Oil Company) s’arroge le contrôle du gisement puis construit la plus grande raffinerie du monde à Abadan.

Après le déclenchement de l’Opération Barbarossa (invasion de l’URSS par les nazis, le 22 juin 1941), URSS et Grande Bretagne se mettent d’accord pour occuper le pays afin de sécuriser l’accès au pétrole, de faire pression sur l’Allemagne en créant un nouveau front potentiel et surtout d’établir un lien direct avec Staline. Ce lien se matérialise par le corridor perse, une route et un chemin de fer par lesquels transiteront des armes et des matériaux au nez et à la barbe des Allemands. Les deux puissances poussent le vieux Shah à abdiquer au profit de son fils, Reza Pahlavi.
Mossadegh contre les pétroliers
A partir de 1950, un vent de démocratisation souffle sur le pays. Des élections ont lieu. À cette période, la politique iranienne est pleine de violence, d’assassinats, de menaces et d’attentats, y compris contre le Shah. Une partie du pays réclame la nationalisation des entreprises pétrolières étrangères. En effet, l’Iran ne touche pas plus de 20 % des profits générés par l’exploitation des ressources. Américains (Standard oil), Hollandais (Shell/ Royal Dutch Petroleum) et Français (Bureau de recherche de pétrole, futur ELF) ne sont pas loin pour profiter de la manne de l’or noir.

Telle est la situation en 1951 quand Mossadegh est élu premier ministre. Tristan Roulot débute son scénario en 1953, quelques mois avant le coup d’état fatidique. Depuis deux ans, les Britanniques tentent de faire capoter le processus de nationalisation. Des parachutistes sont mis en alerte, les avocats portent l’affaire en justice, les dirigeant de l’AIOC boycottent les réunions. Ils refusent de revoir le partage à 75/25. Des navires de guerre approchent des côtes iraniennes. Mais la situation est bloquée, Mossadegh refuse tout compromis qu’il voit comme une attaque contre la souveraineté iranienne.


L’opération Ajax
L’opération Ajax qui forme le cœur de l’intrigue commence en avril 1953. Les services secrets américains mettent un million de dollars sur la table. Leur but est simple : fomenter des troubles en permanence et pousser le Premier ministre hors de la politique. Ils peuvent compter sur les services secrets anglais, les sociétés pétrolières françaises et sur le Shah qui n’est pas insensible au soutien américain et à ses dollars. S’ajoute un paramètre inattendu. Staline meurt au même moment. L’occasion est trop belle d’éloigner l’Iran de l’URSS, alors en pleine réorganisation. D’autant que Mossadegh est tout à fait ravi de commercer avec l’Union soviétique.

Le pays peut basculer dans le chaos et la guerre civile. Les factions s’affrontent violemment. Mossadegh fait retirer le nom du Shah de la prière du matin. Le parti communiste, le parti Tudeh, appelle à la création d’une république populaire. Le Shah s’enfuit en Italie jusqu’à son rappel par le général Fazlollah Zahedi qui a fait arrêter Mossadegh. En quelques semaines, le coup réussit. Le Shah devient un allié indéfectible des États-Unis qui l’aident à maintenir l’ordre et un régime dictatorial.
Des accords inégaux
Des accords sont négociés entre compagnies pétrolières et l’Iran pour calmer le jeu. Ce dernier devra attendre 1973 pour devenir actionnaire unique et propriétaire de son pétrole, soit 22 ans après les premières tentatives de nationalisation. Un tribunal condamne Mossadegh à trois ans de prison et à l’exil à Ahmad-Abad.
Cet album se lit d’une traite comme un bon film d’espionnage ou un thriller politique. Très documenté, il en apprend autant sur les coulisses de la diplomatie française et ses usages que sur l’histoire du monde en train de se jouer. On peut trouver le dessin de Christophe Simon trop chargé et légèrement old school mais il se coule parfaitement dans l’ambiance de l’époque.
Chroniques diplomatiques, Iran 1953. Tristan Roulot (scénario). Christophe Simon (dessin). Alexandre Carpentier (couleurs). Le Lombard. 65 pages. 16,45 euros.
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Stéphane Dubreil






