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Le succès de cette série qui met en scène un cuisinier de notre temps transporté en plein XVIe siècle japonais ne semble pas faiblir. Les talents de ce chef culinaire sont remarqués par un grand chef de guerre de la famille des Nobunaga. A un moment où les équilibres entre les clans de l’île se recomposent, Nobunaga en chef avisé comprend que ce cuisinier tombé du ciel peut devenir une arme redoutable s’il sait l’utiliser à bon escient. Alors que le cinquième tome vient de sortir, nous avons demandé à Julien Peltier de lire les premiers volumes et de commenter quelques planches de son choix.

 Tome 1, planche page 72

Nobunaga 01
Ce que certains historiens nomment le « siècle chrétien » japonais, et qui débute grosso modo au milieu du XVIe siècle, est un sujet rarement traité dans les mangas. Il apparaît ici de manière très documentée, en mettant en scène le jésuite portugais Luís Fróis, compagnon du futur Saint Ignace de Loyola et l’un des principaux protagonistes de cette histoire méconnue. On sait que Nobunaga, qui était très désireux de connaître les us et coutumes des « barbares du Sud », surnom dont étaient affublés les visiteurs ibériques puis européens dans leur ensemble, se lia d’amitié avec Fróis. La correspondance ainsi que le traité rédigés par le célèbre jésuite, dans lesquels il relate son long séjour dans l’archipel, forment ainsi l’un des plus précieux témoignages contemporains.

 Tome 2, planche page 51

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Par suite de la désillusion qui frappe Ashikaga Yoshiaki lorsqu’il comprend que Nobunaga ne lui a permis d’accéder au shogunat que pour mieux faire de lui son pantin, Yoshiaki cherche des appuis parmi tous les plus puissants seigneurs du moment. En sous-main, il prend ainsi langue avec plusieurs daimyô tentés de faire front commun contre la menace grandissante représentée par le premier unificateur. La ligue, minée par de profonds antagonismes, ne se formera cependant jamais, laissant à Nobunaga le temps d’affermir son emprise sur le centre du pays, puis d’abattre ses ennemis l’un après l’autre. À sa mort en 1582, Takeda Shingen et Uesugi Kenshin ne sont plus de ce monde. Môri Motonari est en difficulté face aux armées Oda dans l’ouest, et Ôtomo Sôrin est aux prises avec ses redoutables voisins Shimazu. Quant à Yoshiaki, ses manigances ont fini par le condamner à l’exil en 1573. Le dernier shôgun de la dynastie Ashikaga entrera plus tard dans les ordres, avant de s’éteindre en 1597.

Tome 2, planche page 99

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Cette planche montre à nouveau les rapports exécrables, faits de mépris et de cynisme, que Nobunaga entretient avec Ashikaga Yoshiaki. Le daimyô des Oda a laissé l’image d’un visionnaire, dont le peu de considération pour l’étiquette et les convenances en vigueur à l’époque a marqué l’esprit des contemporains. Bien que l’auteur s’autorise peut-être une certaine licence, le visage livide du shôgun permet également d’illustrer les pratiques esthétiques de la très haute noblesse d’épée, empruntées à celles de l’aristocratie impériale, et consistant à se raser les sourcils où à se couvrir de fond de teint. Nobunaga et ses successeurs en tireront partie pour discréditer leurs adversaires vaincus en moquant leur caractère supposé efféminé.

Tome 4, planche page 123

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Cette planche est très instructive, à plus d’un titre. Elle met en scène le futur Toyotomi Hideyoshi – il portait alors le nom de « Kinoshita », comme l’indique l’illustration – et son plus farouche rival, en la personne de Shibata Katsuie, au cours de la bataille d’Anegawa livrée en 1570. Tout oppose les deux hommes, jusqu’au physique, Katsuie ayant laissé l’image d’un colosse un peu rustaud que le « singe », fin politique et général hors pair, aura tôt fait d’évincer durant la course à l’héritage du défunt Nobunaga. L’affaire s’achève en 1583 avec la brillante victoire de Hideyoshi à Shizugatake, suivie d’un suicide rituel de grand style commis par Katsuie dans son château. On voit aussi un tsukai-ban, messager d’élite à la bannière dorsale caractéristique et servant d’estafette sur le champ de bataille, qui rend compte à son suzerain à l’abri du maku, cette tenture qui sert à délimiter l’état-major et à préserver des regards.

Tome 3, planche page 32

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Après avoir présenté Toyotomi Hideyoshi, un personnage-clé de l’histoire du Japon qui succédera à Nobunaga, sous les traits d’un bouffon, l’auteur le montre sous un jour plus martial. Cela illustre assez bien deux des multiples facettes de celui que le maître des Oda surnommait en effet « le singe » en raison de sa laideur et de sa petite taille. Durant toute son existence rocambolesque, Hideyoshi jouera de ce caractère protéiforme, tantôt fantasque et chaleureux, tantôt d’une implacable détermination. On le voit ici se préparer à l’un de ses grands faits d’armes : avoir pris le commandement de l’arrière-garde lors de la pénible et périlleuse retraite de Kanegasaki, qui aurait pu tourner au désastre et changer le cours de l’Histoire.

Tome 4, planche page 148

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Depuis quelques décennies, sous l’impulsion d’historiens anglo-saxons, la recherche historique insiste sur le comportement plutôt intéressé des samouraïs des périodes Sengoku et antérieures, qui tranche nettement avec l’image de loyauté aveugle véhiculée par les textes datant de l’époque Edo. Conformément à l’usage du temps, le champion représenté sur cette planche s’interrompt en pleine bataille pour aller faire identifier la tête d’un ennemi auprès de son général, assisté de commissaires spécialement formés à cette tache. Nobunaga est effectivement connu pour avoir interdit cette pratique posant d’évidents problèmes de discipline. Tout au long des différents volumes, l’auteur montre combien l’idée de récompense est essentielle à l’organisation que le daimyô des Oda, comme ses concurrents politiques à moindre échelle, s’efforce de mettre en place. Le concept du dévouement totalement gratuit n’est qu’une construction plus tardive, très éloignée des préoccupations de l’époque. De la base au sommet de la hiérarchie militaire, au Japon comme ailleurs, on se bat alors pour agrandir son fief, s’assurer des soutiens politiques ou accroître son prestige via des présents symboliques.

 

Julien Peltier est un passionné d’Histoire militaire, notamment celle des samouraïs et de la conquête mongole. Il est l’auteur de nombreux articles parus sur Internet et dans la presse spécialisée, en particulier les magazines Guerres & Histoire (Sciences & Vie) et Actualité de l’Histoire. Il a également animé plusieurs conférences consacrées aux grands conflits de l’Histoire du Japon, et s’est rendu à plusieurs reprises dans l’archipel ainsi qu’en Chine et en Corée, afin d’explorer les champs de bataille. Son premier ouvrage, intitulé Le Crépuscule des Samouraïs (paru en 2010 aux éditions Economica) propose d’explorer l’âge d’or des guerriers japonais au tournant du XVIIe siècle. Outre cet essai, Julien Peltier a publié en 2012 Le Sabre et le Typhon, également aux éditions Economica, dans la collection Guerres & Guerriers.

© 2012 Mitsuru Nishimura / Takuro Kajikawa / Houbunsha

Le chef de Nobunaga. 5 volumes parus. Mitsuru Nishimura (scénario) et Takurô Kajikawa (dessin). Editions Komikku. 184 pages. 8,50€

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