plinecouv01Après le grand succès de Thermae Romae (près de 5 millions d’exemplaires vendus), Mari Yamazaki replonge dans la Rome antique, avec l’aide de Tori Miki, en suivant les pas de Pline l’Ancien, un grand homme politique de l’empire surtout connu pour son travail de naturaliste et son Histoire Naturelle, véritable encyclopédie et œuvre de toute sa vie. Les deux premiers tomes de cette nouvelle série, sobrement intitulée Pline, sont sortis dans leur version française en janvier ; d’autres devraient suivre rapidement.

La série s’ouvre sur une très belle prolepse relatant la mort de Pline, sûrement le moment de sa vie le mieux connu des spécialistes comme du grand public : le naturaliste est en effet mort en 79 ap. J.-C., à Stabies, victime de l’éruption du Vésuve, et son neveu, Pline le Jeune, raconte en détail cet événement dans une célèbre lettre adressée à l’historien Tacite. Du reste de la vie de ce grand homme politique, qui a revêtu les plus prestigieuses magistratures de Rome sous Néron puis Claude, nous ne savons que peu de choses et c’est dans ces failles de l’Histoire que les deux mangakas peuvent s’engouffrer pour raconter leur Pline. On le suit à travers le regard d’un jeune Sicilien entré au tout du début du deuxième chapitre au service du grand homme, dont il est comme un double : victime d’une éruption volcanique, maîtrisant parfaitement le latin et le grec et cherchant passionnément le savoir. Le Pline de Mari Yamazaki et Tori Miki est en effet un homme curieux, dans les deux sens du terme : un homme avide de connaissances et un homme profondément étonnant. Bonne connaisseuse de la Rome antique, Mari Yamazaki présente ainsi la domus du naturaliste, sa résidence romaine, comme le reflet de sa personnalité, au croisement du jardin des plantes et du cabinet de curiosités – et, de fait, les domus des grands aristocrates romains étaient avant tout des lieux de représentation où l’architecture était comme un miroir de leurs valeurs.

pline11
Tout comme le jeune Euclès, le scribe sicilien de Pline, nous sommes à la fois étonnés et émerveillés devant la richesse de la collection de curiosités de la domus du naturaliste.

Le Pline de Mari Yamazaki et Tori Miki se tient éloigné des jeux de pouvoir et des ambitions de ses semblables de l’aristocratie romaine, au point de refuser de répondre aux injonctions de l’empereur, ce qui permet aux mangakas de représenter non seulement le palais impérial, mais aussi les paysages des campagnes italiennes ou les rues malfamées du Trastevere où ils décident, de manière fort peu crédible cette fois, de placer sa fameuse domus. Pline montre une autre facette de Rome et de l’Italie antiques, que les productions graphiques récentes mettent de plus en plus en avant : les bas quartiers, la vie des travailleurs pauvres, des femmes, la violence et la prostitution.

pline21
Une page avec les foulonnes, sûrement une de leurs premières représentations dans la bande dessinée grand public !

Une attention toute particulière a été portée aux décors : pour mieux (re)donner vie à l’Italie antique, Mari Yamazaki travaille désormais avec Tori Miki, qui a d’abord réalisé les décors et paysages du premier tome avant que leur collaboration ne devienne un véritable travail à quatre mains, dans une répartition des tâches plus souple. Cela donne lieu à de très belles planches qui restituent tout le spectaculaire des paysages siciliens ou de la Rome des Césars, de manière inédite pour le manga ; au risque de certains anachronismes… Il est d’ailleurs intéressant de noter que, pour créer ses décors, Tori Miki a utilisé les mêmes images que les auteurs de bd « franco-belges » : sa Rome de Néron est encore une fois celle du IVe siècle ap. J.-C. telle que restituée par Gilles Chaillet dans sa Rome des Césars puis pour Les Voyages d’Alix (voir notre article Images changeantes de la Ville éternelle dans le 5e numéro du webzine Cases d’Histoire).

pline177
Un aqueduc, présence romaine par excellence dans les campagnes environnant Rome.

Si la trame narrative est plus classique que Thermae Romae, qui nageait dans l’anachronisme constant par ses voyages dans le temps, la volonté de rendre cette Rome antique familière au lecteur contemporain demeure : l’ouverture sur l’éruption du Vésuve, dans une double page en couleur, pourrait tout aussi bien être faite d’images tirées d’un journal télévisé et, de l’Histoire Naturelle, Mari Yamazaki reprend de préférence sur ce qui parle au public contemporain (voir diaporama plus bas). En premier lieu, donc, les catastrophes naturelles, et le premier tome de la série voit se succéder deux éruptions volcaniques, celle du Vésuve puis celle de l’Etna avec en toile de fond le mont Fuji, un tsunami et pas moins de trois tremblements de terre. C’est là un écho à l’actualité de ces dernières années et un moyen de montrer combien ces Romains antiques partagent les mêmes préoccupations que nous. Plus étonnamment, les mangakas s’arrêtent, à plusieurs reprises, sur ce que l’Histoire naturelle a de plus surnaturel, sur des éléments qui nous paraissent aujourd’hui de pure fantaisie. Ainsi de ce monstre échoué sur une plage en Sicile, ou de ces recettes de remèdes à base d’excréments de lièvre.

pline105
Un monstre mi-homme mi-poisson, velu, qui fascine le naturaliste Pline.

On ne peut que saluer cet effort pour rendre familière une Rome antique qui peut parfois sembler bien lointaine d’autant que, sur les pratiques de la vie courante ou sur l’utilisation des langues et de l’écrit par exemple, la série est extrêmement bien documentée. Alors que l’œuvre de Pline l’Ancien n’est pas de celles qui parlent le plus facilement à nos élèves et étudiants, elle est ici revisitée pour l’intégrer dans un système de pensée qui nous est plus facilement accessible. Reste que l’intrigue a un peu de mal à prendre dans ces deux premiers tomes, où l’on suit le naturaliste sans trop savoir vers où. Les derniers chapitres mettent en scène un Néron digne héritier de Murena, à la fois sensible et colérique, manipulé par ses femmes, et le début d’une intrigue amoureuse entre Euclès et une jeune esclave muette. On perd ici de vue notre naturaliste, mais peut-être l’histoire des prochains tomes en sera-t-elle plus haletante.

Pline T1 : L’Appel de Néron. Mari Yamazaki (scénario). Tori Miki (dessin). Casterman. 192 pages. 8,45 €
Pline T2 : Les Rues de Rome. Mari Yamazaki (scénario). Tori Miki (dessin). Casterman. 192 pages. 8,45 €

Les 5 premières planches :

Related Articles