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« Pocahontas » est désormais un nom connu, qui évoque tout un imaginaire de découverte du Nouveau Monde, rencontre entre civilisations, mais aussi histoires d’amour romanesques sur fond de guerre. Dans un très beau roman graphique, Loïc Locatelli-Kournwsky réinterprète ce récit autant mythique qu’historique.

Pocahontas, entre histoire et mythe.

On sait peu de choses sur celle que l’on appelle Pocahontas, de son premier nom Matoaka : elle est la fille d’un chef Powhatan, elle découvre avec l’arrivée des Britanniques sur les terres de sa tribu, en 1607, leur langue, leur culture puis même leur religion, et finit sa vie à Londres sous le nom de Rebecca Rolfe.

Vu la prégnance des légendes autour de sa vie, dont se sont notamment emparés les studios Disney, reprendre l’histoire de cette Amérindienne devenue Anglaise est un exercice difficile. La construction d’un personnage mythique est pratiquement contemporaine de sa vie, et les récits rédigés par John Smith plusieurs années après les faits sont eux-mêmes emprunts d’un romanesque suspect.

L’histoire que Loïc Locatelly-Kournsky nous raconte tente de se défaire de ces clichés, sans abandonner complètement le romanesque de cette vie entre deux mondes. Ainsi, sa représentation des Indiens de Virginie témoigne à la fois d’un souci de documentation et d’une volonté de montrer une culture très exotique pour le lecteur lambda, et qui disparaît justement à ce moment-là. Quant aux relations entre Pocahontas et John Smith, elles ne sont pas réduites à une histoire d’amour impossible, mais laissent au lecteur une grande liberté d’interprétation : l’écart d’âge entre les deux personnages est souligné, la force des liens qui les attachent aussi, mais c’est bien au jeune John Rolf que la « princesse du Nouveau Monde » se marie finalement.

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p. 14 : rite initiatique powhatan pour le passage des jeunes filles à l’âge adulte.

 

De Matoaka à Rebecca : les mutations du Nouveau-Monde.

L’album s’organise en trois parties, reprenant les trois noms portés par la jeune princesse : dans « Matoaka », d’après son nom algonquin, son enfance se conclut par un rite initiatique qui fait d’elle une femme puis par sa rencontre avec John Smith. « Pocahontas » est ensuite le surnom que lui donne sa tribu : Locatelli-Kournwsky propose de le traduire par « petite dévergondée » et raconte sous ce titre sa découverte de la culture des « maiak », des étrangers. C’est enfin sous son nom de baptême, « Rebecca », qu’elle arrive en Europe et tente de trouver sa place dans la société anglaise.

Le récit est donc centré autour de cette femme, dont l’histoire mouvementée traverse une période historique complexe. Le Nouveau-Monde et les rapports entre les deux civilisations qui s’y rencontrent n’apparaissent que tant qu’ils sont liés à Pocahontas. Les Indiens Powhatan disparaissent donc dès qu’elle quitte sa tribu, alors que l’on sait qu’elle a gardé contact avec eux et que certains de ses compatriotes, dont le chaman Tomocomo, l’accompagnent dans son voyage en Angleterre.

C’est donc presque uniquement à travers les identités changeantes de la jeune Indienne qu’est décrite la transformation de son monde. Ses relations avec les Anglais, puis avec l’Angleterre, témoignent de la complexité des liens qui se tissent entre les deux mondes qui se rencontrent : entre attirance, première acculturation et surtout difficultés et violences que son amitié avec John Smith ne peut éviter. Pocahontas expérimente un double rejet : d’abord celui de sa tribu, qui ne lui pardonne pas de prendre parti pour les étrangers, puis celui de la société anglaise qui ne la reconnaît jamais comme une des siennes. Le fil conducteur de l’album porte ainsi sur l’identité : entre ces trois noms qui ne recouvrent qu’une partie de sa vie, qui est-elle vraiment ? à quel monde appartient-elle ?

 

Un Nouveau Monde en noir, blanc et or.

Peu de texte dans cet album, et aucun récitatif : l’histoire passe à travers la séquence des images, non les quelques bulles de dialogue. La pagination est par ailleurs très classique, revenant aux six cases carrées des premiers Tintin, et se permettant très peu de variations. La monotonie des cases permet pourtant de grandes variations dans la chronologie du récit : les séquences d’images sont parfois très serrées, tandis que de longues ellipses délimitent les principales scènes.

p. 26 : l’absence de texte permet de rendre la difficulté de la communication entre les personnages.

 

Le dessin en hachures n’est certes pas sans rappeler le trait d’Hugo Pratt, comme le clame la présentation de l’éditeur, mais aussi et surtout les gravures de certains artistes voyageurs, tel Paul Gauguin en Polynésie. Il permet de fait d’évoquer cet ailleurs étrange et de rendre le dynamisme de ces vies d’aventures. Sa force tient aussi de la colorisation en noir, blanc et ocre qui souligne le trait tout en permettant d’intéressantes variations, comme ces flash-back mettant en parallèle deux moments bien distincts de la vie de Pocahontas :

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p.107 : celle qui est maintenant Rebecca n’accepte sa vie anglaise que lorsqu’elle réussit à la réconcilier avec sa vie antérieure, celle de Matoaka.

Le dessin est finalement à l’image du scénario : si Loïc Locatelli-Kournwsky s’éloigne du réalisme et d’une certaine « vérité historique » – bien difficile à définir dans le cas de son personnage -, c’est pour mieux souligner le caractère exceptionnel de cette vie à la fois entre deux mondes et deux époques. Un beau moment de lecture.

Pocahontas. La Princesse du Nouveau Monde. Loïc Locatelli-Kournwsky (scénario et dessin). Sarbacane. 128 pages. 19,50€

Les 5 premières planches :

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