La Longue marche de Lucky Luke, une relecture écolo et intime du mythe du cow-boy solitaire

Et de trois ! Après L’Homme qui tua Lucky Luke* et Wanted Lucky Luke*, Mathieu Bonhomme remet en selle son héros favori pour une aventure pleine de rebondissements qui le conduit jusqu’au Canada. Si les références à l’univers lukien et à d’autres figures de la culture western étayent son récit, il inscrit le cow-boy solitaire dans des problématiques beaucoup plus actuelles. Entre dénonciation des ravages du capitalisme sur l’environnement et questionnement sur la paternité, ce Lucky Luke tire toujours plus vite que son ombre mais sent son cœur battre de plus en plus fort sous sa chemise jaune.
Après un deuxième épisode plein d’émotions qui vit ce célibataire endurci de Lucky Luke au bord de craquer pour la belle Cherry, l’entame de cette nouvelle aventure marque un retour aux fondamentaux du western. Il s’agit pour notre chasseur de primes, engagé par le riche et puissant Mister Cramp, de retrouver son neveu, qui aurait été récemment aperçu au sein de la tribu des Pieds-Bleus** par un certain Jeremiah Johnson***. Ce trappeur ivrogne et vénal, rencontré dans un saloon miteux au fin fond de nulle part, ne sait pas expliquer comment cet enfant roux parfaitement reconnaissable à une tache de naissance sur le crâne est arrivé dans la tribu du chef Lance-de-Bois. La mission de rapatriement de l’enfant vers son oncle présente néanmoins un risque, même pour une fine gâchette : les Pieds-Bleus sont sur le sentier de la guerre depuis qu’un entrepreneur avide de profits fait couper tous les arbres et forer les sous-sols de leur territoire, ruinant ainsi leur lien organique à la Terre et les condamnant à une mort lente.

À quelques indices déposés au fil des pages, le portrait du méchant original de ce récit ne tarde pas à se révéler. En effet, derrière le magnat Cramp, propriétaire d’une scierie, de marques de thé, de café et de whisky ainsi que d’une fabrique de rifles, se cache un grand capitaliste qui entend « couper à ras » puis « forer, forer, forer pour le pétrole » (page 13), sans aucune considération pour les droits de propriété des peuples autochtones. En découvrant son patronyme (Ronald) et avant que ne retentisse une sentence prophétique sur les relations américano-canadiennes (page 74), les derniers doutes se dissipent. Usant d’un petit filet de protection bien compréhensible étant donnée la susceptibilité du personnage, Mathieu Bonhomme décrie, à sa manière, les travers anciens et récents du 47e POTUS.

« Il est peut-être encore temps de sauver notre monde » proclame la quatrième de couverture, reprenant les paroles du chef Pied-Bleu Lance-de-Bois (page 25). Ces mots pleins d’espoir ponctuant l’album lui confèrent sa dimension de fable écologique. En dénonçant l’accaparement de leurs terres par les fermiers, puis par les compagnies ferroviaires et minières, apôtres du capitalisme sauvage, les tribus indiennes spoliées n’imaginaient sans doute pas devenir les Cassandre du désastre écologique infligé à la planète. « L’homme blanc détruit tout et nous ne le laisserons pas faire ! Contre l’extinction : Rébellion », rugit le guerrier Puma-Noir (page 19). « La Nature va se venger. Je sens venir le grand soulèvement de la Terre », prophétise le sage Lance-de-Bois (page 25). En évoquant par la bouche de ces précurseurs de l’écologie moderne deux associations contemporaines qui poursuivent la lutte pour la préservation de l’environnement, Mathieu Bonhomme fait sienne la cause de l’écologie engagée****, dont les ravages de l’ultralibéralisme sont la matrice.

Tout récit s’inscrivant dans une mythologie, même moderne, se doit de reprendre des éléments de son référentiel pour les réinterpréter, voire enrichir son discours. Dans ce troisième tome, Mathieu Bonhomme, désormais à l’aise avec « son » Lucky Luke, pioche ainsi dans l’univers de la série créée par Morris en 1946 pour écrire cette nouvelle page de l’histoire du cow-boy à la mèche. Le choix de la tribu des Pieds-Bleus, établie à la frontière mexicaine dans l’œuvre originelle, tisse un premier lien. Sans prétendre réparer l’injustice faite à cette tribu (qui, tournée en dérision par Morris, a au moins le mérite d’être imaginaire), Mathieu Bonhomme abandonne la veine comique qui présidait au scénario de 1958 et rend à tous les Amérindiens, à travers sa relecture, leur place de sentinelles de l’écologie. Il ne tombe pas dans l’excès en remplaçant les patronymes morrissiens (« Ours Assoiffé » et « Peau-de-Chamois », par exemple) par des patronymes assez neutres, plus proches de la réalité culturelle indienne. Ainsi, l’enfant objet de la convoitise de Cramp, se nomme Nuage-Rouge.
Deuxième fil tiré par l’auteur : la dynamique burlesque et balourde des frères Dalton. Cette confrontation entre Lucky Luke et la fratrie de desperados fait écho à l’album Les Dalton dans le blizzard, paru en 1963. Goscinny avait prolongé le sempiternel schéma des quatre frères s’évadant d’un pénitencier (en faisant chacun un trou dans le mur) et pris en chasse par Lucky Luke et Ran Tan Plan d’une poursuite dans la Belle Province, préparant ainsi le terrain aux savoureux jeux de langue chers au papa d’Astérix.
L’irruption au Canada de Joe, Jack, William et Averell dont Mathieu Bonhomme conserve les tailles, les mentons en galoche et les tempéraments respectifs permet aussi de convoquer l’autre personnage stéréotypé du Canada omniprésent dans l’album de 1963, le caporal de la Police Montée Winston Pendergast. Son autorité, charismatique et désopilante en version originale, passe ici totalement au second plan. Sa contribution au récit consiste à faire entrer providentiellement en scène un escadron de cavalerie, comme dans tout bon western.

Dans sa relecture du mythe lukien, Mathieu Bonhomme ne donne pas la priorité au traitement comique des situations. Il ne s’en départit pas complètement pour autant. Dans cet album, les colères homériques de Joe, la gloutonnerie désarmante d’Averell et quelques trouvailles (dont le nom indien de Lucky Luke, « Homme-Bison ») donnent le change.
L’autre thème majeur abordé dans cet album bénéficie également, de la part de l’auteur, d’un traitement non dépourvu d’une pointe d’humour. En effet, la longue marche évoque plus qu’un périple dans des décors grandioses à dos de Jolly Jumper. Quand il réalise de quel bord sont les pourris dans l’aventure, Lucky Luke se fait un devoir moral d’escorter le jeune Nuage-Rouge vers le Canada, hors de portée de son oncle avide. De passes délicates en bivouacs improvisés, il découvre toutes les facettes d’un enfant à la destinée extraordinaire. Il ne tarde pas non plus à se heurter à sa fougue et à son esprit indépendant. Il apprend aussi l’éducation, non sans commettre des gaffes à la mesure de son inexpérience. Asséner, l’index levé, des sentences comme « Les adultes savent. Ils ont raison. » (page 27) ne suffit pas toujours à faire cesser les récriminations d’un adolescent en pleine révélation sur son passé. Mais il finit par admirer son audace et son courage lorsqu’il s’agit de porter assistance à un loup piégé. Et il prend, à son tour, des leçons de vie sur les liens unissant tous les maillons de Mère Nature.
Soixante-quatre ans et trois générations séparent ces deux visions de l’éducation d’un garnement. Certes, le premier terrorisait ses semblables à coups de colt et le second est une victime de la rapacité d’un oncle, mais la vision de la relation père-fils tranche radicalement.
Cette Longue Marche devient alors un cheminement intérieur qui ne va pas de soi pour celui qui prétend se faire obéir et respecter par principe, mais qui dénie un statut de père, même adoptif. Les héros traversent les siècles et s’adaptent à l’époque. Aujourd’hui, il paraît impossible de ne pas prendre fait et cause pour la défense de l’environnement. Mettre en valeur le mode de vie des tribus indiennes et surtout proclamer la justesse de leur combat contre les prédateurs obnubilés par les profits à court terme coule de source. La fable écologique bâtie sur la critique du capitalisme sauvage incarné par un super-méchant ne pouvait donner à Lucky Luke, défenseur du Bien, qu’un rôle d’adjuvant de la cause indienne.
Mais notre époque traverse d’autres tempêtes. Sous la chemise jaune du poor lonesome cow-boy bat le cœur d’un mâle fuyant le couple et la paternité. Après avoir failli craquer sous les baisers d’une jeune femme amoureuse, Lucky Luke doit aussi réaffirmer son choix du « no kids », quand bien même il serait choisi par un enfant promis à un destin exceptionnel. Dans l’album qui porte son nom, Billy the Kid, garnement roux au tempérament bagarreur, avait fini fessé en public par son référent paternel. Ici, Nuage-Rouge verse aussi des larmes, mais de tristesse en voyant « Homme-Bison » repartir vers de nouvelles aventures.
Illuminée par des couleurs splendides et des ombres judicieuses, portée par des cadrages superbes magnifiant autant les paysages de l’hiver canadien que les expressions intimes de tous ses héros, cette Longue Marche de Lucky Luke ressemble aux pièces que le meilleur tireur de l’Ouest jette parfois en l’air pour montrer sa dextérité au colt. Tout comme son héros, Mathieu Bonhomme a visé dans le mille et nous invite à redécouvrir l’autre facette d’une légende de l’Ouest qui cache ses émotions derrière des « ouaip » laconiques.
* Ces deux albums ayant rencontré le succès critique et public ont été publiés aux éditions Lucky Comics en 2016 et 2021.
** : Le nom de cette tribu fait évidemment référence à l’album Alerte aux Pieds-Bleus, édité en 1958. Ici s’arrête le parallèle, tant les stéréotypes faisant le ressort du scénario de Morris s’avèrent aujourd’hui totalement éculés. Dans ce 10e album de la série, emmenés par leur chef alcoolique Ours-Assoiffé, les Pieds-Bleus stupides et « sournois » sont manipulés par un bandit mexicain qui entend se venger de Lucky Luke et du shérif de Rattlesnake Valley. À cette époque, la BD franco-belge et la culture pop tout entière sont encore loin de renverser le point de vue sur ceux qu’on n’appelle pas encore les Amérindiens ou les Premières Nations.
*** : La ressemblance avec le héros éponyme du western de Sydney Pollack, incarné par Robert Redford, s’arrête là. Pour l’inspiration incluant le goût des boissons alcoolisées, Mathieu Bonhomme a plus lorgné vers Jimmy McClure, l’acolyte du lieutenant Blueberry.
**** : « Extinction Rébellion » est un mouvement social écologiste international né en 2018 au Royaume-Uni qui a, depuis, essaimé dans plusieurs autres pays. Il prône l’usage de la désobéissance civile non-violente pour pousser les gouvernements à agir contre la situation climatique mondiale dont tous les indicateurs sont au rouge.
« Les Soulèvements de la Terre » sont un collectif écologiste français, sensible aux atteintes portées à l’environnement par les grands projets d’aménagement comme les autoroutes, les lignes à grande vitesse, les aéroports ou les « méga-bassines ». Ils ne renient pas les mobilisations de masse, comme lors de la manifestation du 25 mars 2023 à Sainte-Soline.
La Longue marche de Lucky Luke. Mathieu Bonhomme (scénario, dessin et couleurs). Lucky Comics. 80 pages. 16,50 euros.
Les onze premières planches :
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Capitaine Kosack
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Thierry Lemaire







