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Capitaine Kosack

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9 juin 2026
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Tout est bon dans Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc

Depuis bientôt six siècles, son patronyme est inextricablement lié à la condamnation de la Pucelle au bûcher. Son statut d’évêque de Beauvais et les circonstances géopolitiques de l’année 1430 concouraient à donner un rôle de premier plan à Pierre Cauchon ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc. Dans un scénario où le sensible prend le pas sur la politique, Dorison, Delahaye et Parnotte imaginent un impensé historique : gagné par le doute, le plus impitoyable des juges aurait-il pu se laisser désarçonner par la foi sincère d’une jeune fille de vingt ans ?

Xavier Dorison poursuit son exploration de l’Histoire comme support à son inventivité. Après le dyptique 1629* et entre deux tomes de la série Undertaker*, il s’empare en compagnie de Louis-David Delahaye d’un Moyen Âge moins fantasmatique que celui de la série Thorgal* en se confrontant à un morceau de choix du roman national : l’ultime épisode de l’épopée johannique. À rebours de l’abondante offre bédéesque focalisée sur la personne de Jeanne d’Arc**, les auteurs ont choisi, pour héros de ce one shot, son juge suprême, l’évêque Pierre Cauchon, promu maître de cérémonie d’un des procès les plus retentissants de l’Histoire de France.

D’un coup d’œil sur les couvertures des deux biographies citées en référence par les auteurs en fin d’album, on aura compris que l’année johannique de la vie de l’évêque est systématiquement celle mise en lumière dans la vie bien remplie d’un homme mort à 71 ans. Cette ligne dans son CV lui vaut, depuis, l’opprobre tenace de toute une nation qui s’est construite en partie sur la geste de son héroïne.

D’origine rémoise, le jeune Pierre Cauchon arrive à Paris vers 1385 pour y poursuivre des études. Ses aptitudes le conduisent à approfondir ses connaissances en droit canonique et en théologie. Son charisme le fait élire à 26 ans puis réélire deux fois recteur de l’Université de Paris, un poste qui lui donne le goût du pouvoir. Ses études achevées et parce qu’il faut bien vivre en ces temps troublés, il cherche à s’octroyer une source de revenus temporels adossés à des fonctions ecclésiastiques. De cure en vidamie, il s’en retourne à Reims avant de revenir à Paris. En 1407, Charles VI le missionne pour tenter de régler la crise pontificale entre Grégoire XII et Benoît XIII qui conduit l’Église tout entière au bord du gouffre. Malgré l’insuccès de cette entreprise diplomatique, sa réputation de négociateur grandit et devient une ligne supplémentaire sur son CV.

L’heure est venue pour lui de trouver un protecteur susceptible de donner le coup d’accélérateur à sa carrière. Pragmatique, il mise sur le parti le plus solide à l’époque, à savoir le clan bourguignon. En dépit des errements politiques dûs aux crises de folie de Charles VI, fort de son appui au nouveau pape Martin V élu en novembre 1417, malgré l’assassinat de son protecteur bourguignon Jean sans Peur en septembre 1419 et grâce à son rôle dans les négociations du Traité de Troyes en mai 1420, les planètes s’alignent enfin pour Pierre Cauchon, nommé évêque de Beauvais.

Ce traité faisant d’Henry V d’Angleterre l’héritier légitime de Charles VI donc le futur roi de France, l’évêque Cauchon anticipe le basculement proche et offre ses services au monarque anglais. La mort des deux souverains en 1422 plaçant la couronne des deux royaumes sur la tête du jeune Henry VI, âgé de 10 mois, Cauchon rallie dès que possible le parti du Régent d’Outre-Manche, le duc de Bedford.

On l’aura compris, grâce à sa pratique assidue des cours royales, l’évêque de Beauvais parvient à tirer profit de chaque situation, même confuse, et peut, sans fausse modestie, se considérer comme un personnage incontournable au moment où une jeune bergère entend ses premières voix dans sa Lorraine natale. Rien ne semble pouvoir entraver son cursus honorum épiscopal, pas même Charles VII, qui se prétend roi de France depuis son sacre le 17 juillet 1429.

Tout d’onctuosité et de persuasion, Cauchon convainc le duc de Bedford de ne pas se débarrasser de Jeanne d’Arc sans en tirer le plus grand profit politique. Crédit : Dorison / Delahaye / Parnotte / Dargaud

C’est donc un prélat puissant au comble de la jubilation qui apprend la capture de Jeanne d’Arc sur ses terres en mai 1430. Son machiavélisme forge assez vite la stratégie à adopter pour la suite des événements. Devant le duc de Bedford et le comte de Warwick, pressés de liquider cette émanation de l’Antéchrist, Cauchon prêche un procès en bonne et due forme, afin de ne pas en faire une martyre mais de prouver que le sacre de Charles VII, orchestré par la Pucelle, n’était que supercherie teintée de sorcellerie. Et quel meilleur procureur que lui-même pour garantir au futur roi d’Angleterre et de France le résultat escompté ?

Rencontre très mise en scène et dialogues ciselés entre les duellistes du futur procès. Crédit : Dorison / Delahaye / Parnotte / Dargaud

Mais que sait-on du Pierre Cauchon intime pendant les 90 jours du procès de Jeanne ? Comment un homme dans la force de l’âge appartenant à l’élite ecclésiastique a-t-il envisagé sa confrontation avec une jeune femme d’origine paysanne improvisée cheffe de guerre ? À quel niveau de supériorité ce familier de la couronne anglaise s’est-il hissé lorsqu’il fait la rencontre de cette ingénue poussée puis lâchée par un roi de France ne voulant pas fâcher les Bourguignons ?

Les paramètres de ce duel extraordinaire semblent à ce point favorables à Cauchon qu’ils ouvrent des perspectives intéressantes à l’imaginaire. Et si l’évêque Cauchon n’avait pas eu l’assurance dominatrice qu’on imagine depuis que s’est forgée sa sinistre réputation de bourreau ? Et si, entre le point de départ de cet album et son dénouement fatidique, le doute s’était immiscé dans l’esprit d’un juge aussi plein de suffisance, voire de morgue ?

Représentation de Jeanne d’Arc dans un registre du Parlement de Paris par le greffier Clément de Fauquembergue, Paris, Archives nationales, 10 mai 1429.

 

Ces esquisses de face et de profil de le Jeanne imaginée par Joël Parnotte ressemblent assez peu au seul document iconographique supposé la représenter et mentionné par David Glomot, page 172. Mais, comme le dit l’adage, testis unus, testis nullus (un seul témoignage n’a aucune valeur).

Tout l’art maîtrisé du scénario de cet album consiste à faire naviguer ses lecteurs, promus spectateurs du procès, entre plusieurs niveaux d’exigences laissant la place au romanesque.

Le dossier historique en fin d’ouvrage donne la parole à David Glomot, agrégé et docteur en histoire médiévale, caution universitaire du récit. Le cadre et la trame spatio-temporelle du procès, soit la période s’écoulant entre la capture de Jeanne à Compiègne et sa mort sur le bûcher à Rouen ne recèlent a priori pas de pièges ou de non-dits. L’interprétation des traits de Jeanne ne devait tenir compte que des rares informations à son sujet : sa juvénilité et son incroyable sens de la répartie lors des divers interrogatoires. Représenter fidèlement les lieux du procès (cathédrale, cimetière de Saint-Ouen, ville de Rouen) consistait essentiellement à privilégier le vraisemblable (des maisons à colombages, des ponts présumés). Quelques conseils furent néanmoins prodigués à Joël Parnotte dans ses reproductions équestres et porcines (au Moyen Âge, les chevaux restent trapus et les cochons des cousins peu éloignés des sangliers).

L’évêque Cauchon dans une rêverie dont Jeanne pourrait bien être la figure obsédante. Crédit : Dorison / Delahaye / Parnotte / Dargaud

La personnalité de Pierre Cauchon, dans la perspective romanesque de cet album, attise plus l’imaginaire. La scène inaugurale, « hénaurme », instaure d’emblée un décalage inattendu. Voir une sommité de l’Église passer avec aisance du tablier de boucher à la soutane épiscopale lui confère une épaisseur prometteuse. L’écouter raconter, le regard dans la vague, comment il a vu mourir l’hérétique Benoît de Fermat*** refusant jusqu’au bout d’abjurer son hérésie (page 37), ou l’accompagner dans une promenade solitaire après que Jeanne d’Arc a pu réciter le Pater Noster en latin (page 106) laisse passer une ombre dans son regard. Le voir enfin, la mine joyeuse, entonner quelques couplets un peu lestes (page 52), réminiscences de ses années d’étudiant parisien, humanise un peu plus encore ce juge qu’on imaginait rigide, obnubilé par son but et obsédé par le droit.

Pour achever le portrait de l’homme sous le masque du bourreau, il suffit de le voir aux prises avec les autres acteurs principaux du procès de Jeanne d’Arc.  Face au superstitieux Comte de Warwick se protégeant de la sorcellerie de Jeanne grâce au port d’une relique (page 42), Cauchon rassure par sa rationalité. Lorsqu’il se rend au château de Beaurevoir pour racheter Jeanne à son geôlier, il inflige à Jean de Luxembourg, qui s’imaginait pouvoir faire monter les enchères, une brillante leçon de « realpolitik » laissant ce dernier contrit. Quant au duc de Bedford, il ne peut rivaliser longtemps contre l’argument massue de Cauchon : juger Jeanne et la condamner pour hérésie, c’est délégitimer le sacre de Charles VII donc accorder la primauté du droit dans le respect du traité de Troyes.

Dernier miroir dans lequel il faut plonger son regard pour y contempler le reflet d’un Cauchon intime : sa sœur. Louise, par la grâce du scénario promue abbesse de Montignan, s’avère son éminence grise et le pousse à plus d’ambition personnelle en lui faisant revendiquer l’archevêché de Rouen comme récompense pour ses bons et loyaux services. Comme le rappelle David Glomot dans le dossier historique, Cauchon n’a pas toujours été l’accusateur le plus véhément de Jeanne. Soupçonner quelques gestes ou pensées empathiques de sa part ne relève pas de l’affabulation.

Jeanne condamnée à l’emprisonnement perpétuel après avoir signé ses aveux sur ses voix. Crédit : Dorison / Delahaye / Parnotte / Dargaud

Cet album parvient à maintenir une forme de suspense alors même que son titre n’induit aucune ambiguïté quant à son dénouement. Jeanne d’Arc, un temps épargnée par la signature d’aveux, commet l’irréparable erreur de remettre ses habits d’homme donc de se voir accusée et reconnue coupable comme relapse. Grâce à l’intrigue nouée tout au long des pages, les auteurs dévoilent leur vision crédible et maîtrisée de la dernière nuit, cette « énigme ultime » selon la formule de David Glomont****.

Crédit : Dorison / Delahaye / Parnotte / Dargaud
Les Chroniques de la Pucelle inventées par les scénaristes et illustrées tel un vitrail à la gloire de Jeanne d’Arc par Parnotte ont puisé leur titre dans l’authentique Chronique de la Pucelle ou Chronique de Cousinot, suivie de la chronique normande de P. Cochon (sic). Ce texte de 540 pages a été exhumé et publié par Auguste Vallet de Viriville au XIXe s. On peut la consulter sur le site Gallica à l’adresse https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7057z/f527.item

Dans les nombreux choix scénaristiques de ce duel entre Cauchon et la Pucelle au service d’un récit romanesque, un seul semble détonner. En chemin vers Beaurevoir, lieu de la captivité de Jeanne, l’évêque Cauchon découvre des enluminures juste parvenues à l’un de ses clercs, qui s’empresse de les lui montrer (pages 28-29). Présentées comme « circulant dans les rangs de Charles VII », elles narrent l’épopée de la Pucelle par le texte et l’image, depuis l’audition de ses premières voix en 1425. L’intention des rédacteurs de ces parchemins semble limpide : accréditer la dimension surhumaine de Jeanne, sauvé par Dieu après une blessure mortelle au cœur et faiseuse d’un miracle sur un nouveau-né trépassé et ramené à la vie. Cet épisode laissant entendre que Jeanne aurait, en quelques semaines, pu engendrer un mouvement de zélateurs capables de se muer en défenseurs propagandistes de sa cause en péril n’est pas crédible. Il sert néanmoins à révéler le degré de certitude de l’évêque Cauchon avant la tenue d’un procès qu’il estime joué d’avance. Son plan pour s’assurer concomitamment du triomphe de l’Église et de la satisfaction de ses nouveaux protecteurs anglais semble, en effet, friser la perfection.

De l’orgueil suffisant à la naissance du doute, de failles intérieures aux étincelles d’humanité, de la réprobation innée à la possibilité du pardon : tous les ingrédients d’un beau portrait, magnifié par le trait et la palette de Joël Parnotte font de cette évocation d’un salaud célèbre une réussite faisant honneur au 9e art. Au bout de cette échappée historico-judiciaire, les auteurs n’ont évidemment pas œuvré pour la réhabilitation de Cauchon, mais leur approche sensible pourrait adoucir les lazzis de ses calomniateurs.


* : Xavier Dorison a scénarisé 1629 ou l’effrayante histoire des naufragés de Jakarta, deux tomes dessinés par Timothée Montaigne et mis en couleurs par Clara Tessier, publiés aux éditions Glénat en 2022 et 2024. Depuis 2015, il égrène également les tomes (8 à ce jour) de la série Undertaker (le Fossoyeur), dessinée et mise en couleurs par Ralph Meyer accompagné de Caroline Delabie. La première aventure évoque le naufrage célèbre d’un navire de la VOC (Compagnie des Indes Orientales), les secondes se déroulent dans le Far West post guerre de Sécession. En 2014, il a également fait une brève incursion dans la série Thorgal en assurant l’écriture du tome 35 et en co-écrivant avec Mathieu Mariolle deux tomes de la série dérivée, Kriss de Valnor, en 2015 (dessin de Surzhenko) et 2017 (dessin de Fred Vignaux).

** : Parmi les dizaines de BD ayant pris la Pucelle pour thème, deux ont été chroniquées sur Cases d’Histoire, à savoir La véritable histoire de Jeanne d’Arc, de Lambour et Springer (Les Echappés, 2026) et Jeanne d’Arc, de Legris, Noé et Gaude-Ferragu (Glénat, 2016). La source ne risque pas de tarir à l’approche de 2029, année du 600e anniversaire de l’épopée.

*** : Ce personnage inventé de toutes pièces pourrait cependant trouver son incarnation historique dans la figure du Tchèque Jean Hus, condamné pour hérésie et mort sur le bûcher à Constance en juillet 1415.

**** : À la page 171, il rappelle « qu’aucun historien ne peut affirmer ni que Jeanne a agi sous la contrainte, ni qu’elle a décidé par elle-même de revenir sur les aveux faits le jour d’avant et de remettre sa tenue d’homme… ni encore moins, que Pierre Cauchon lui aurait permis cette forme de suicide ».


Cauchon… ou l’homme qui tua Jeanne d’Arc. Xavier Dorison et Louis-David Delahaye (scénario). Joël Parnotte (dessin et couleurs). Dargaud. 176 pages. 35 euros.


Les 15 premières planches :

  • Capitaine Kosack
  • Thierry Lemaire
5
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