CouvertureL’histoire extraordinaire de Francisco Boix était restée dans les limbes de l’Histoire et n’était connue que des quelques historiens spécialistes des camps de concentration. Salva Rubio et Pedro J. Colombo réalisent avec Le Photographe de Mauthausen un album bouleversant qui le remet en lumière ainsi que le calvaire de ses camarades espagnols républicains persécutés par Franco et les nazis.

L’Histoire des camps de concentration nazis fait régulièrement ressurgir des histoires improbables mais vraies. Celle de Francisco Boix en fait incontestablement partie. Ce jeune républicain fuit l’Espagne franquiste en 1939 et s’engage dans l’armée française après un passage en camp de rétention. Capturé par les Allemands, il ne prend pas le chemin du Stalag (où sont retenus les soldats français) mais celui de Mauthausen. Comme Dachau, ce camp n’est pas un camp d’extermination mais de concentration et de travail, ce qui ne signifie nullement que les conditions de vie soient acceptables. Au contraire, les prisonniers sont soumis à la sous-nutrition, aux coups, à la cruauté permanente, aux expérimentations médicales barbares, à l’entassement dans des baraquements de fortune, aux maladies et au travail harassant. La mortalité est élevée tant les organismes sont affaiblis et les sévices fréquents et sans limites. Le récit de la vie quotidienne dans ce camp est très similaire au récit fait dans Ma Guerre (Tiburce Oger et Guy Pierre Gautier – Rue de Sèvres) sur la vie des déportés à Dachau. Survivre dans cet enfer tient du miracle ou de la chance.

Boix va en avoir en rencontrant Paul Ricken, un nazi fanatique, professeur d’esthétique et responsable du service photographique du camp. Ce service est là pour faire des photos des détenus à leur entrée et des SS qui travaillent au camp. Ancien photoreporter, Boix est vite remarqué par Ricken par son aisance technique. Ce dernier décide de l’employer comme aide et laborantin pour un travail très spécial : photographier de la façon la plus esthétique possible les différentes façons de mourir à Mauthausen. Absolument dingue. Mais les camps font sauter toutes les barrières, réduisent à néant toutes les inhibitions que la société élève pour assurer l’harmonie. Dans ce contexte, un homme peut avoir pour projet de tenir le journal visuel des horreurs qu’il contribue à perpétrer. Boix se retrouve aux premières loges du délire meurtrier des nazis, il comprend très vite qu’il a « la chance d’avoir les preuves de tout ça ». Risquant très gros, mettant en danger la vie de ses compagnons sur qui pourraient retomber des représailles, il commence à tirer plus d’images qu’il ne faut et à les cacher, puis à les faire sortir du camp.

En 1945, il est appelé comme témoin au Tribunal de Nuremberg. Là-bas, son témoignage ne lui semble pas assez pris au sérieux. Pourtant, ses clichés font condamner Ernst Kaltenbrunner en démontrant qu’il connaissait les camps puisqu’il qu’il y était déjà venu et s’y était fait photographier…

Mauthausen39L’album se termine sur un passionnant et très copieux dossier historique sur Mauthausen, les personnages cités dans l’album, la vie de Boix, le procès de Nuremberg. Surtout, il reproduit des photos dirigées par Ricken que Boix a sauvé et qui témoignent encore aujourd’hui de cette barbarie. Cet album s’appuie sur de solides recherches documentaires qui permettent aux lecteurs de rentrer au plus près de l’univers concentrationnaire. Mais son propos n’est pas de décrire par le menu le système, les brimades ou les tortures, le propos est ailleurs. Le lecteur sait et comprend très vite que la vie est terrible entre ces murs et les auteurs s’attachent à raconter ce qui se passe dans la tête de Boix, ses doutes, les risques qu’il fait prendre à tous ses compagnons. De quelle nature sont ses rapports avec son chef nazi sachant que sa position lui permet de vivre un peu moins mal tout en fréquentant le mal au quotidien. Parfois, les morts qu’il photographie sont des amis, des gens qu’il connait. L’album démontre bien qu’il est le grain de sable inattendu qui peut faire dérailler la machine nazie. Il prouve aussi l’importance des photographies. Il existe trois ou quatre photos de l’extermination des juifs à Auschwitz. Grâce à Boix, on connait des centaines d’images des exécutions de Mauthausen. Comme le dit un des personnages de l’album, celui qui n’a pas vécu cet enfer ne peut pas comprendre, ces images nous aident à en saisir une partie.

On peut tout de même faire un certain nombre de critiques à cet album. Au-delà des quelques répétitions et petites lenteurs de récit, il est regrettable que pour des raisons « de cohérence narrative », l’auteur ait pris quelques libertés avec les faits. Un seul exemple : comme précisé dans le dossier en fin d’album, Boix montre du doigt Albert Speer au procès de Nuremberg ; or, dans la bande dessinée, c’est Kaltenbrunner qui est désigné. Dommage, car il aurait été plus intéressant et enrichissant pour le lecteur de parler de Speer qui est directement concerné par ce récit. Speer fut l’architecte d’Hitler et son ministre de l’armement. En tant qu’architecte, il commence à détruire des quartiers et des immeubles de Berlin pour laisser place à Germania, la nouvelle capitale d’un Reich qui devait durer 1000 ans. Or pour remplacer ces bâtiments, il fallait des pierres. Les camps comme celui de Mauthausen sont une des conséquences des actions de Speer, ainsi que le démontre sa dernière biographie écrite par le chercheur canadien Martin Kitchen (Speer – Editions Perrin). Son administration a organisé avec la complicité des SS la construction des camps de travail installés près de grandes carrières. Non seulement il a profité du travail forcé de milliers de prisonniers pour ses projets d’urbanisme, mais il en a aussi tiré profit car ces esclaves rapportaient de l’argent. Malgré sa place éminente dans l’appareil d’état nazi, Speer a sauvé sa tête à Nuremberg. Il a nié être au courant des camps tout en regrettant les actions d’Hitler. Il a su jouer à l’artiste perdu dans un monde inconnu. Or il n’en était rien. Speer était un nazi authentique. A sa sortie de prison, ses mémoires ont été un immense succès de librairie, vendues à des millions d’exemplaires.

Reste que la lecture du Photographe de Mauthausen est indispensable pour connaitre le projet nazi, comme le destin de beaucoup de réfugiés républicains espagnols qui se sont retrouvés sans nationalité, abandonnés sans pouvoir rentrer chez eux sous peine de mort.

Le photographe de Mauthausen. Salva Rubio (scénario). Pedro J. Colombo (dessins). Aintzane Landa Chillon (couleurs). Le Lombard. 168 pages. 19,99 €

Les 5 premières planches :

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