RevolutioncouvAvec Petit histoire de la Révolution française, Grégory Jarry et Otto T. déroulent le fil des événements révolutionnaires tout en les transposant dans notre société contemporaine. Une mise en perspective qui trouve quelques mois plus tard une certaine matérialisation avec le mouvement Nuit Debout. Pour en savoir plus, nous avons posé quelques questions à Grégory Jarry, scénariste de l’album.

Fondateurs des éditions FLBLB, le scénariste Grégory Jarry et le dessinateur Otto T. sont les auteurs d’une remarquée Petite histoire des colonies françaises (5 tomes et une intégrale) dans laquelle ils instruisaient leurs lecteurs tout en les divertissant. Leur recette ? Un sujet historique parfaitement maîtrisé mais traité avec ironie et un solide humour noir. Ils récidivent en innovant avec une Petite histoire de la Révolution française parue à l’automne dernier. Ils reprennent le principe d’une planche composée d’un court texte de Grégory Jarry, précis sur le plan historique, illustrée de quelques vignettes au dessin minimaliste d’Otto T. Nouveauté avec cette bande dessinée dense au petit format à l’italienne, les saynètes du dessinateur se déroulant de nos jours sont en décalage complet avec le texte sur les événements révolutionnaires du XVIIIe siècle. Elles en font ressortir ironiquement tout l’aspect caustique. Cette BD iconoclaste, engagée et décalée, place la société française contemporaine, ses contradictions et ses tensions, en perspective des événements révolutionnaires, détaillés par le menu. Elle navigue habilement entre détail historiquement juste et images d’une révolution utopique se déroulant dans un avenir proche. En fin d’album vous trouvez une utile bibliographie et une filmographie sélective sur le sujet.

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Grégory Jarry et Otto T.

Cases d’Histoire : Grégory Jarry, pouvez-vous vous présenter et préciser aux lecteurs de Cases d’Histoire votre rapport à l’Histoire ?

Grégory Jarry : La grande Histoire m’intéresse moins que l’histoire des gens à une période donnée. Leur quotidien, leur manière de penser, et aussi la manière dont ils sont obligés d’agir en fonction des événements. À ce titre, un livre m’a marqué : Une histoire populaire des États-Unis, d’Howard
Zinn (traduction française disponible aux éditions Agone). L’auteur nous raconte l’histoire de l’Amérique du point de vue des peuples et de leurs luttes. C’est une porte d’entrée assez moderne dans la manière de faire l’Histoire : on ne raconte pas comment Christophe Colomb a découvert
l’Amérique, on raconte comment les Indiens Caraïbes s’organisent pour ne pas être massacrés par les Espagnols.

CdH : Vous présentez votre livre comme : « La Révolution française de 1789 expliquée à ceux qui vont faire la prochaine. ». Pouvez-vous nous expliquer cette affirmation ?

GJ : L’idée de ce livre est de faire cohabiter deux récits : dans le texte, l’histoire de la Révolution française de 1789, documentée, racontée avec humour et de manière chronologique, dans le dessin, une révolution qui aurait lieu dans un futur très très proche, avec des problématiques communes. On a donc deux espaces-temps qui permettent de dire : « la Révolution française racontée à ceux qui vont faire la prochaine ».

CdH : Souhaitez-vous faire œuvre de vulgarisation historique ou défendez-vous davantage une vision utopique de notre futur, à partir de faits de notre passé ?

GJ : Les deux évidemment !

Revolution07CdH : Pensez-vous que l’on peut déduire du passé de quoi demain sera fait ?

GJ : L’historien ne prétendra jamais déduire du passé de quoi demain sera fait, il travaille à partir des sources et dans une démarche rigoureuse. Mais l’artiste, lui, peut se le permettre, personne ne l’attend au tournant du côté de la rigueur, au mieux on dira qu’il est visionnaire, au pire qu’il fait de la mauvaise fiction. Au moment où nous avons écrit et dessiné notre livre, certaines idées étaient déjà dans l’air du temps et nous nous en sommes servis. À l’arrivée, il est frappant de voir que cet ouvrage, sorti en décembre 2015, annonce quasiment Les Nuits Debout ! En même temps, il ne faut pas être bien malin pour sentir que de tels mouvements sont en train de naître, et Nuit Debout n’est certainement pas le dernier. La période actuelle est plus que jamais révolutionnaire.

CdH : Pouvez-vous expliquer vos choix graphiques pour cet ouvrage ?

GJ : La bande dessinée est un formidable médium pour raconter la petite histoire dans la grande Histoire, et ça fait bien longtemps que les éditeurs ont compris que la BD historique était un créneau très rentable. Donc depuis 30 ans, ils demandent aux auteurs de faire et refaire les mêmes albums, inlassablement. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il est beaucoup plus facile de copier un dessin réaliste façon Bourgeon ou Juillard, que de repomper Tardi ou Spiegelman, et c’est ce à quoi nous avons droit depuis 30 ans. Il se trouve qu’avec Otto T., le nombre exact de boutons sur le costume nous intéresse assez peu. Pour faire Petite histoire du grand Texas (2005) puis Petite histoire des colonies françaises (5 tomes parus de 2006 à 2011), nous avons pris la bande dessinée historique à contre-pied : un dessin façon shadock, de petits bonshommes patates qu’on peut trucider au gré des épisodes plus ou moins sanglants. Il faut mettre ce dessin patatoïde en relation avec la manière de raconter : chez nous pas de « grand récit complet » avec la Kabyle rebelle et indépendante qui croise un beau militaire français pendant la guerre d’Algérie, mais un texte qui raconte les faits à la manière d’un livre d’Histoire (très décapant), et un dessin qui dialogue en contrepoint, appuyant, détournant ou contredisant le texte. Pour Petite histoire de la Révolution française, Otto T. a fait évoluer son dessin vers un petit peu plus de réalisme, juste assez pour avoir des visages. Nous avions besoin de représenter le peuple révolutionnaire, qu’on sente la variété des gens qui se côtoient dans la lutte. Mais on reste dans un dessin très stylisé.

CdH : Cet ouvrage se différencie des cinq volumes de Petite histoire des colonies françaises par une partie dessinée détachée de la réalité historique du texte sous laquelle elle se situe. N’avez-vous pas peur de désarçonner ainsi votre lectorat ? Avez-vous des retours sur l’ouvrage ?

GJ : Non seulement on n’a pas peur de désarçonner, mais on en a vachement envie ! Nan mais qu’est-ce que c’est que ces lecteurs paresseux, gros patapoufs qui lisent du Jacques Martin toute la journée dans leur fauteuil tout mou ? (rires) Nous nos lecteurs lisent assis bien droit, ils se marrent à nos blagues, et parfois ils relèvent une erreur historique, qu’on corrige à la réédition ! Pour les retours, je vous invite à aller lire l’ouvrage (et les nombreux commentaires) sur le site de mediapart*, que nous avons mis en accès gratuit et complet, notre manière à nous d’accompagner les Nuits Debout.

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CdH : Quelles sont les sources bibliographiques que vous avez le plus utilisées pour cet ouvrage ?

GJ : En fonction des périodes de la Révolution, j’ai puisé dans les livres d’historiens universitaires : Sophie Wanich, Michel Vovelle, Timothy Tackett, Jean-Clément Martin, Marc Belissa, etc. Pour avoir un récit complet global, j’ai utilisé Une histoire de la Révolution française d’Éric Hazan, qui n’est pas un historien, mais un auteur engagé que cette période passionne. Pour la partie sur la révolution contemporaine, je ne pouvais pas passer à côté de Gébé (L’an 01).

CdH : Anne Jollet, maîtresse de conférences en histoire moderne à l’université de Poitiers, spécialiste de la Révolution française, est présentée comme la responsable de la relecture historique de l’ouvrage. Y a-t-il eu des modifications après sa relecture ? Sur quels sujets par exemple y a-t-il pu y avoir des désaccords ?

GJ : J’ai rédigé toute la partie historique sans autre soutien que ma bibliographie. Ensuite, j’ai fait appel à Anne Jollet pour qu’elle m’aide à débusquer les erreurs et contresens que j’aurais pu commettre (je rappelle que je ne suis pas historien). J’ai modifié plein de petites choses où je faisais des blagues qui pouvaient induire une lecture historique erronée. Globalement, elle m’a aidé à insuffler davantage de rigueur à mon texte et nos conversations m’ont fait rajouter des éléments auxquels je n’avais pas pensé et qui ont enrichi mon propos.

CdH : Que représente la Révolution française pour vous aujourd’hui ?

GJ : Une période de notre Histoire où on a envisagé sérieusement l’égalité, la fraternité et le bonheur commun dans la société. C’est LA question centrale, et il serait bon qu’on se la repose à nouveau, aussi sérieusement qu’en 1789.

CdH : En vous replongeant dans le contexte de la fin du XVIIIe siècle, y a-t-il un aspect des événements révolutionnaires qui vous a surpris ?

GJ : Ce qui m’a le plus surpris, c’est combien la « représentation » était portée haut par les élus du peuple. « Élu du peuple » était pour les gens de cette époque plus légitime que « Roi de droit divin ». Cette idée toute simple a fait chuter la Monarchie. Aujourd’hui, on doit s’interroger sur le sens de la « représentation », et se demander si « élu du peuple » est aussi noble que ça l’était en 1789. À mon avis la réponse est beaucoup moins évidente…

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CdH : Y a-t-il des événements révolutionnaires que vous vouliez réhabiliter ? Lesquels ? Pourquoi ?

GJ : Je ne veux rien « réhabiliter » en faisant ce livre. J’ai beaucoup appris en faisant ce livre et c’est plutôt la Révolution française dans son ensemble que j’ai envie de faire connaître.

CdH : Y a-t-il des parcours de révolutionnaires, hommes ou femmes, que vous vouliez mettre en avant ? Pour quelles raisons ?

GJ : Ce n’est pas le parcours des individus qui m’intéresse quand je fais ces livres, c’est plutôt le processus de l’Histoire, quelles causes ont engendré quelles conséquences. Du coup les parcours individuels passent au second plan. Je me suis quand même bien amusé quand j’ai découvert la vie du révolutionnaire Fabre d’Églantine, poète à qui l’ont doit « il pleut, il pleut bergère », et tous les jolis noms du calendrier révolutionnaire, qui plus tard, sous la Terreur, a trempé dans une sordide affaire de détournement de fonds au profit de la Compagnie des Indes et qui lui a coûté sa tête.

CdH : Avec le choix de l’humour et de l’ironie, n’avez-vous pas faussé la réalité historique, notamment en minimisant la violence omniprésente lors de certains épisodes révolutionnaires ?

GJ : Il n’y a pas de rapport entre le recours à l’humour et l’ironie, et le fait de minimiser la violence. Ces procédés littéraires peuvent au contraire accentuer la violence, la faire ressortir de manière plus percutante. Je ne crois pas avoir minimisé quoi que ce soit concernant la violence révolutionnaire. Les guerres de Vendée et la terrible répression qui s’ensuivit ne sont pas oubliées, ni les épisodes sanglants sous la Terreur. Mais je n’oublie pas non plus la violence des États, dans le dernier chapitre : guerres napoléoniennes, guerres de colonisation, deux guerres mondiales puis guerres de décolonisation, qui ont fait des millions de morts. Il faut bien se rendre compte que la violence révolutionnaire, pour horrible qu’elle soit, est infiniment moins importante que la violence des États. C’est un fait historique, et on devrait toujours l’avoir à l’esprit quand on se sert de la peur de la violence pour décourager les processus révolutionnaires.

CdH : Vous poursuivez votre petite histoire de la révolution au moins jusqu’en 1870. Voyez-vous de réelles ruptures qui puissent marquer la fin d’une révolution, commencée en 1789, comme le retour de la république en 1870 ou 1945 ?

GJ : La première rupture c’est celle instaurée par la Révolution de 1789 elle-même. Une rupture totale avec la monarchie, et malgré les restaurations au XVIIIe, rien n’est plus comme avant : on a déjà fait la révolution une fois, on peut bien la refaire. Et c’est ce qui se reproduit, de manière cyclique, depuis 200 ans. Le pouvoir en place n’est pas sûr de tenir 800 ans comme les Capétiens.

CdH : Pensez-vous que la prochaine révolution est proche ? Pour vous le mouvement « Nuit debout » en est-il un des prémices ? Enfin, quelle société souhaitez-vous voir apparaitre après cet épisode révolutionnaire ?

GJ : Je ne sais pas si la prochaine révolution est proche, mais je sais qu’on en a jamais été aussi proche. Quant à savoir si Nuit debout est un des prémices, laissons cela aux historiens du futur !

CdH : Quels sont vos projets en bande dessinée ? Travaillez-vous sur de futures bandes dessinées historiques ?

GJ : Je travaille avec la dessinatrice Lucie Castel à l’adaptation en BD des mémoires de Giambattista Belzoni, pionnier de l’égyptologie, premier homme de l’Histoire moderne à pénétrer dans le grand temple d’Abou Simbel et dans la pyramide de Kefren, en 1816-1817. Et là encore, je vais prendre mes lecteurs à contre-pied, car ça va être une BD historique « à la Bourgeon ». En plus drôle. Et avec moins de tee-shirts mouillés. Otto T. travaille actuellement à la réalisation de quatre flip books recto-verso qui sortent en juin, et sur un volume de bande dessinée autobiographique, dans la lignée de Zioum tchabada tchou tchou.

Propos recueillis par Laurent Lessous

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https://blogs.mediapart.fr/edition/bande-dessinee-petite-histoire-de-la-revolution-francaise/article/130416/bande-dessinee-petite-histoire-de-la-revol


Petite histoire de la révolution française. Grégory Jarry (scénario). Otto T.(dessin). Lucie Castel (couleurs). Éditions FLBLB. 184 pages. 20 €

Les 5 premières pages :

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