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L’incroyable résurrection intellectuelle de Marie-Angélique Le Blanc fut racontée dès 1755 dans une Histoire d’une jeune fille sauvage trouvée dans les bois à l’âge de dix ans, attribuée au scientifique La Condamine. Avec Sauvage, Aurélie Bévière, Jean-David Morvan et Gaëlle Hersent reviennent sur ce retour à la civilisation après dix années de survie en forêt, qui ne se fit pas sans mal pour l’intéressée.

Décembre 1731. Monsieur Faron, journaliste au Mercure de France, est perplexe. Il doit raconter aux lecteurs éclairés de sa gazette l’histoire d’une jeune femme, retrouvée à l’état sauvage dans une forêt de la Marne en septembre de la même année. En trois mois seulement, elle a accompli des progrès extraordinaires dans le domaine du langage. Comment expliquer cette troublante métamorphose ? Si l’Église a son idée (c’est l’amour de Dieu qui l’aide à se civiliser si vite), monsieur Faron a le pressentiment que la volonté divine n’est pas seule en cause. Dieu légitimerait-il de voir son enfant dévorer de la viande crue ? Cautionnerait-il son adoration païenne pour la lune, qui dispense la lumière de la Sainte Vierge mais lui rappelle en vérité sa mère ? En traversant malgré elle l’Atlantique en 1719, Mahwéwa (« Louve », née en 1712 dans une tribu indienne du Wisconsin, rebaptisée Marie-Angélique par les Français du Nouveau Monde auxquels elle est confiée) est projetée au siècle des Lumières, si curieux d’explorer de nouveaux horizons de la connaissance et de la sensibilité.

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C’est cette histoire bouleversante qu’Aurélie Bévière, Jean David Morvan et Gaëlle Hersent adaptent avec Sauvage, sous-titré « Biographie de Marie-Angélique Le Blanc ». Dans une alternance d’épisodes narratifs et de séquences graphiques (celles décrivant les souvenirs d’enfance de Marie-Angélique, d’un esthétisme naïf, sonnent très juste), les auteurs racontent la vie d’une femme hantée par cette question brûlante : qui suis-je ? Suis-je cette jeune indienne marquée à tout jamais par l’instinct de fuite ancré dans mon subconscient dès ma naissance ? Suis-je cette enfant abandonnée par sa mère pour me sauver de la famine et dont je revois le visage rassurant dans les statues de la Vierge ou le croissant de lune ? Suis-je une bête capable de chasser pour divertir la mère de la Reine ? Suis-je cette enfant baptisée et instruite qui tue le maître artisan marseillais qui la viole ? Suis-je cet être humain qu’on saigne pour la purger de ses humeurs de canis lupus mais à qui on demande de faire des conférences sur les plantes ? Suis-je, au crépuscule de ma vie, ce cœur qui a battu plus fort pour ma sœur de sang éthiopienne- que je pense avoir tuée, et pour le troublant Bernardin – dont j’accepte trop tard l’amour ?

Quand Marie-Angélique raconte ses souvenirs à La Condamine, elle a parfois du mal à les rendre intelligibles. Il faut toute la persévérance de cet esprit éclairé pour accoucher cette femme de son combat intérieur entre Nature et Culture, entre Ancien et Nouveau Mondes, dans ce XVIIIe siècle tiraillé entre ses racines chrétiennes et sa soif d’autres réponses. La bonne sauvage fait l’admiration des encyclopédistes. Mais cette « diablesse » suscite aussi la crainte chez certains ecclésiastiques : en falsifiant son acte de baptême, l’archidiacre Cazotte la fait cloitrer, à l’abri des libres penseurs parisiens. En nous racontant tout en délicatesse son histoire, les auteurs réussissent à nous offrir un beau portrait de femme et un tableau tout en nuances de cette France qui cherche à s’affranchir des carcans louis-quatorziens pour éclairer le monde.

Sauvage. Aurélie Bévière et Jean-David Morvan (scénario). Gaëlle Hersent (dessin et couleurs). 216 pages. 24,95 €

L’entretien avec Gaëlle Hersent et Jean-David Morvan en vidéo :

Les 5 premières planches :

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