HpnosCouvEn décembre 1918, la Grande Guerre s’achève à peine, mais pour Camille Harland, c’est une nouvelle vie qui commence. Afin de sauver sa fille gravement malade, il lui faut exploiter certains de ses atouts en faisant taire sa conscience. Avec Hypnos, Laurent Galandon, Attila Futaki et Greg Guilhaumond imaginent comment cette jeune femme, emportée par le tourbillon des événements, se retrouve à côtoyer une bande d’anarchistes préparant un attentat contre l’un des Français les plus populaires de son temps. L’Apprentie, titre de ce premier tome, sera-t- elle intronisée par ses maîtres ?

Clemenceau a joué un rôle déterminant dans la conduite de la guerre vers l’issue favorable du 11 novembre 1918. Mais il a encore fort à faire lorsque débute la Conférence de la paix, le 18 janvier 1919. Et malgré son immense prestige, il n’a pas que des amis, même dans son propre pays. Dans les milieux anarchistes, on se rappelle volontiers de lui comme du « premier flic de France », « d’empereur des mouchards », et on ne lui pardonne guère sa fermeté de 1917 au moment des mutineries*.
Veuve d’un mutin fusillé en 1918, donc non-pensionnée, mère d’une jeune Adèle tuberculeuse, Camille Harland, l’héroïne de l’histoire imaginée par Galandon, peine à joindre les deux bouts. Contrainte de trimer à l’usine et comme femme de ménage, elle n’a pas les moyens de payer la cure au sanatorium dont sa fille a besoin. Camille franchit alors le pas : elle devient courtisane et séduit les hommes avant de les dépouiller. Sa vie aurait donc pu doucement basculer dans la truanderie de haut-vol, mais hélas pour elle, sa première victime s’avère être un diplomate français. Du domaine du droit commun, son forfait bascule alors dans celui de la sécurité de l’État. Le colonel Brunaire, des Renseignements généraux, ne peut prendre aucun risque, alors que s’ouvre bientôt la Conférence de la paix. La veuve d’un mutin fusillé qui séduit un diplomate et exerce sur lui ses talents d’hypnotiseuse prépare forcément un coup tordu. Brunaire la relègue donc dans un asile d’aliénés, le temps des pourparlers de paix entre les Vainqueurs. Là, Camille fait la connaissance d’Albertine, une jeune femme traumatisée et défigurée par un incendie accidentel dont elle se sent responsable. Pour soulager celle qui l’appelle « sa maman », Camille décide d’avoir à nouveau recours à l’hypnose, mais cette fois à des fins thérapeutiques. Dans un état second, Albertine dévoile à Camille tout un pan de son histoire familiale. Devenues inséparables, elles s’échappent de leur asile pour rejoindre le grand-père d’Albertine, Félicien, membre d’un groupuscule anarchiste qui prépare un attentat.

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Félicien, l’artificier du groupe et disciple probable de Bakounine, explique à Camille pourquoi la lutte contre l’oppression capitaliste et la répression policière est une affaire de famille.

Construit sur une succession de faux-semblants, le scénario de Galandon ne manque pas de finesse. Le biais imaginé pour que Camille établisse le contact avec la « bande de l’usine » (Hilaire le chef, Félicien, le doyen et artificier, Baptiste et Émile les hommes de main) est subtil et crédible. De même, les indices progressivement révélés sur le mode opératoire de l’attentat et sur un mystérieux commanditaire apportent une touche de suspens. En se focalisant sur Albertine, le personnage le plus faible psychologiquement, les épisodes de transe hypnotique apparaissent plausibles et font avancer l’intrigue. Les cadrages soignés et la maîtrise graphique de Futaki, tout comme les couleurs de Guilhaumond, achèvent de donner à cet album une atmosphère sombre, pesante, où les personnages agissent en louvoyant constamment.

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Sous hypnose, Albertine raconte posément le drame qui lui a valu d’être défigurée puis internée dans un asile, où Camille a été opportunément placée sous un faux prétexte pour lier connaissance.

Un lecteur intransigeant pourrait néanmoins émettre quelque réserve à propos d’une séquence de ce premier tome. Alors que l’action s’emballe dans les quinze dernières pages, alors que le scénario semble se dénouer de façon théâtrale, dans une dramaturgie proche du polar, comment relier la séquence de la page 54 au reste de l’intrigue ? Dans cette courte scène, on voit l’Émile de la bande commettre un attentat retentissant en cohérence avec le scénario. Sauf qu’à l’extrême fin de l’album, en citant nommément l’anarchiste Émile Cottin, Galandon prend le risque d’un télescopage brutal entre fiction et réalité historique.

En effet, Émile Cottin a bel et bien agi, le 19 février 1919, comme décrit à la page 54. Mais lors de son procès en mars 1919, il a déclaré avoir agi en solitaire, après avoir minutieusement préparé son coup par des repérages in situ pendant plusieurs jours. Les auteurs ont-ils voulu seulement donner un peu d’épaisseur de vérité à leur scénario grâce à l’un des personnages secondaires ? Se sont-ils plu à imaginer tout un pan de la vie d’Émile Cottin (son appartenance à la « bande de l’usine ») quelques jours avant son passage à l’acte ? Cela donnerait alors à son geste l’allure d’un simple baroud d’honneur, ce que le principal intéressé a toujours nié.

Si le plaidoyer inaugural de l’ambassadeur russe Maklakov** ouvre d’intéressantes perspectives pour l’intrigue, la greffe de l’attentat authentique perpétré par Cottin sur la fiction créée par les auteurs prend mal. Cette séquence apporte plus de trouble que d’intérêt au lecteur soucieux de la crédibilité historique en bande dessinée.

En dépit de certaines maladresses (quelques plans elliptiques, la confusion entre les attentats réel et imaginaire d’Émile Cottin), le scénario emporte l’adhésion quand les protagonistes tombent les masques. Au terme de ses premières aventures, Camille Harland a réussi son examen de passage. La route de notre belle et brune hypnotiseuse croisera celle du débonnaire et patriotique colonel Brunaire dans la suite de cette série originale. Le lecteur comprendra aisément la force tranquille de cet oracle.


* : Rappelons à ce propos que les fusillés pour désobéissance militaire documentés par les archives des conseils de guerre ont été beaucoup plus nombreux en 1914 et 1915 que dans les années suivantes. La fermeté imputée à Clemenceau a largement été tempérée par les nombreuses grâces présidentielles accordées par le président Poincaré, dans le contexte tendu du printemps 1917.

** : Nommé ambassadeur en France en octobre 1917, Vassili Maklakov se trouve dans une situation inédite et inconfortable. Le temps d’arriver à Paris, ses lettres de créance auprès du gouvernement français deviennent caduques à cause de la révolution bolchévique. Il a continué à séjourner dans l’ancienne ambassade de Russie pendant sept ans, jusqu’à ce que la France reconnaisse le gouvernement bolchévique. Pendant cette période, il tente d’instaurer une diplomatie dissidente anti-bolchévique et noue des contacts avec Clemenceau.


Hypnos T1 L’Apprentie. Laurent Galandon (scénario). Attila Futaki (dessin). Greg Guilhaumond (couleurs). Le Lombard. 56 pages. 13,99 €

Les 5 premières planches :

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