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Corto Maltese* croisa sa route lors de son périple en Sibérie. Didier Crisse lui dédia un album** quelques années plus tard. Et voici que Rodolphe et Faure ressuscitent le cruel et bouillant général russe Roman Von Ungern-Sternberg. Cet homme n’eut rien moins que l’ambition de restaurer le plus grand empire de tous les temps… à la tête d’une horde de 3000 hommes !

Alors que la guerre civile russe tourne à l’avantage de l’Armée rouge, Elisabeth Von Ruppert, une ravissante femme chirurgien, part à la recherche de son mari, enrôlé de force dans une armée de Russes blancs. Le récit qu’elle en fait à sa fille trente-quatre ans plus tard nous transporte au cœur de la réalité géopolitique des confins de la Sibérie, de la Mongolie et de la Mandchourie au tournant des années 1920. Cette zone, qui échappe encore au contrôle des bolchéviques, est la base arrière d’un général blanc au regard bleu azur et à la blondeur toute germanique, Roman Fiodorovitch von Ungern-Sternberg. Très vite, Elisabeth tombe aux mains d’une patrouille de cavaliers bouriates qui la conduisent devant leur chef…

Au lieu de lui inspirer une légitime terreur, le « baron fou » Von Ungern la fascine en lui révélant son dessein : restaurer le grand empire de Gengis Khan disparu depuis sept siècles ! Puis il la bouleverse en lui révélant quelques-unes de ses blessures intimes. Né en Autriche en 1885, il descend en droite ligne des chevaliers teutoniques ayant évangélisé les états baltes au XIVe siècle. Installée à Tallinn, en Estonie, sa famille lui impose une rude éducation militaire pour en faire un officier cosaque, précipité sans temps mort dans la tourmente du premier conflit mondial. Est-ce l’incendie de son domaine et le massacre de ses sœurs par des déserteurs russes qui font naître en lui l’anti-bolchévisme primaire et la soif de vengeance ?

La poursuite du récit est l’occasion pour Von Ungern d’exposer sa stratégie : fédérer toutes les tribus d’Asie centrale pour exterminer les hordes de Trotski au nord et repousser les armées chinoises qui occupent Ourga, capitale de la Mongolie, à l’est. Pour accomplir sa destinée, il dispose… de 3000 hommes et de 4 canons ! Mais aussi d’une recrue inattendue, tout acquise à sa cause : Elisabeth, promue chirurgien de la division asiatique en route pour la guerre.

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Une première rencontre qui se termine dans le sang.

 

Dans ce premier tome bien documenté, Rodolphe entremêle la quête d’Elisabeth (bientôt convaincue de la disparition de son mari) et quelques épisodes avérés des tribulations de Von Ungern en 1920. Au cours de son périple, Elisabeth croise en effet Ferdynand Ossendowski, ancien ministre de l’Amiral Koltchak et futur biographe de Von Ungern, puis l’Ataman Semenov (qui lui apprend que son mari a été liquidé par les rouges en octobre 1919). Elle supporte l’escorte du major Sipaïlov, l’inquiétant bras droit de Von Ungern. Enfin, elle assiste à l’assaut d’Ourga par la division asiatique (fin 1920- début 1921).

Dans les yeux d’Elisabeth, on lit en filigrane l’empathie, sinon l’admiration des auteurs pour ce reitre des temps modernes, dont les prouesses au combat à cheval font merveille. Von Ungern serait-il le dernier héros romantique d’un XIXe siècle finissant, pour qui la guerre est le seul moyen de mourir glorieusement au service d’un idéal supérieur ? Il est à noter que les auteurs ont pour l’instant soigneusement gommé les propos et les actes ouvertement antisémites du « baron fou »… Par ses paysages et ses cavaliers bouriates ou mongols, Faure nous donne à rêver des steppes immenses de l’Asie intérieure. Et nous suggère que la folie du Baron n’est peut-être rien d’autre que l’envie toute militaire de tracer des frontières sur l’immensité silencieuse.

Le baron fou t.1. Rodolphe (scénario). Michel Faure (dessin). Glénat. 48 pages. 13,90 €

* Corto Maltese en Sibérie. Hugo Pratt (scénario et dessin). Casterman. 136 pages. 30 €

** L’Ombre des Damnés – Ungern Khan : Mongolie 1921. Didier Crisse (scénario et dessin). Vents d’Ouest.

Les 5 premières planches

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