Le Vase de cristal, fragile mémoire du XXe s. d’une famille juive

Que laisse-t-on au moment de notre décès ? Des meubles, des photos, une identité, des souvenirs, une éducation… Autant de fragments qu’il convient de mettre sous le tapis ou de recoller pour donner une forme aux pérégrinations d’une vie. Dans ce roman graphique, Astrid Goldsmith donne à voir la mosaïque de l’existence de sa grand-mère Gisela Wiesenthal, juive allemande confrontée aux affres du XXe siècle.
Le Vase de cristal retrace la découverte de l’histoire familiale de son autrice. Les mémoires graphiques d’Astrid Goldsmith — qui sont aussi celles de sa grand-mère et de son père — prennent la forme du deuil. Le thème central de cet ouvrage est la réception de cet héritage immatériel lourd de non-dit, de frustration, de déterminisme conditionnant chaque membre de cette famille. Plus qu’une bande dessinée historique, c’est une œuvre cathartique. Un témoignage intime qui peut avoir une résonance collective sur les liens familiaux oscillant entre amour et rancœur. C’est un ouvrage très personnel, jusque dans la police de caractère des en-têtes de chapitre, conçue dans les années 1930 par Berthold Wolpe, un membre de la famille de l’autrice.

Les traits du dessin sont simples et doux ce qui renforce ce sentiment de proximité, comme s’ils étaient directement extraits d’un journal intime. Les aquarelles noir et vert d’eau qui viennent rehausser ce dessin sont assez diffuses et imprécises, mais confèrent un côté authentique rappelant que l’autrice n’est pas une dessinatrice professionnelle. Ce vert est d’ailleurs la caractéristique des membres de la branche familiale partageant le même sang, il est transposé à des objets portant une charge émotionnelle pour eux.
Une histoire assez lisse, malgré la gravité des thèmes abordés, qui peut être un peu fouillis avec la multiplicité des personnages et leur chemin de vie inhérent. D’un point de vue historique, deux épisodes nous intéressent particulièrement : la fuite de l’Allemagne dans les années 1930 et les quarante années dans les colonies autonomes ségrégationnistes.
Fuite d’Allemagne d’une famille juive dans les années 1930
Comme tant d’autre famille juives, Gisela a été séparé de ses frères et sœurs pour fuir l’Allemagne nazi. Sa grande sœur a émigré en 1936 en Afrique du Sud, son frère accompagné de ses parents ont fui au Chili en septembre 1939. Après une première tentative en Angleterre en 1937, Gisela est partie aux Pays-Bas puis en Rhodésie du Sud en janvier 1939. Cette émigration forcée a été accélérée par la nuit de Cristal, du 9 au 10 novembre 1938, pendant laquelle le domicile de la famille a été saccagé. Le père, Sallie, a d’ailleurs été arrêté, comme 30 000 autres Juifs, puis déporté un mois au camp de Buchenwald où il a été torturé. Si les chiffres officiels répertorient une centaine de personnes assassinées sur l’ensemble du territoire, c’est l’intégralité de la communauté juive-allemande qui est traumatisée. Outre les dégradations de biens et des lieux de culte, cette nuit marque un tournant radical dans les politiques antisémites du troisième Reich. L’arrière-grand-père de l’autrice, brisé par cette expérience des camps, est mort en exil en 1942, sans revoir ses deux filles.

Le mari de Gisela, Hans, a aussi été victime des politiques antisémites avant d’émigrer en Rhodésie. Il est présenté comme le témoin privilégié de la montée du Nazisme en Allemagne. Munichois, il a assisté au Putsch de la Brasserie* en 1923, à l’effet d’Hitler sur les foules, à des cours de Karl Haushofer** à l’Université… Un cursus universitaire qu’il n’a jamais pu terminer, à partir de 1933 les étudiants Juifs ne pouvant plus s’y inscrire.
Au moment de leur départ pour le Chili, ils ont confié leurs biens à leur cuisinière. Dans les années 1950, au moment du retour, la famille les a récupérés malgré l’opposition de l’ancienne domestique. Ces objets, survivants matériels à la guerre et à la spoliation indirecte, constituent la base originelle de l’héritage de Gisela.

Vivre en Rhodésie puis en Afrique du Sud dans une communauté juive
Gisela a pris la mer en 1939 pour rejoindre sa sœur en Afrique du Sud depuis les Pays-Bas. Dès 1654, la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales a installé des comptoirs commerciaux sur les côtes à proximité du Cap de Bonne-Espérance, créant ainsi la ville du Cap. Au début du XIXe siècle, les pouvoirs publics hollandais proclament l’égalité des cultes. Dès les années 1820, de nombreux Juifs émigrent vers le Cap. Ce territoire est historiquement une terre d’accueil et relié avec les Pays-Bas — deux éléments qui peuvent expliquer, au-delà du rapprochement familial, le choix de Gisela de s’y rendre. Le processus d’indépendance des colonies d’Afriques-du-sud coule tout le long de la première moitié du XXe siècle, sans date réellement bascule. Face à la hausse de l’émigration dans les années 1930, les autorités instaurèrent plusieurs mesures visant à limiter l’arrivée d’Européens sans viser explicitement les Juifs. Ce sont ces quotas qui ont fait que Gisela n’a pas pu s’installer avec sa sœur et qu’elle a dû aller en Rhodésie du Sud, une colonie britannique.

Malgré l’antisémitisme présent dans ces territoires — notamment dans les zones à majorité afrikaner — les Juifs blancs bénéficient largement du système ségrégationniste en place. D’ailleurs, ce point est soulevé par Astrid Goldmisth à travers le témoignage de son père, fils de Gisela. Ayant grandi dans un “état esclave”, l’actuel Zimbabwe, il décrit l’apathie dans laquelle il se trouvait, malgré les évidents parallèles avec l’histoire de sa propre famille. Une ironie triste : Gisela et les siens se complaisaient dans un système fondé sur la privation de droits selon des critères raciaux, semblable à celui qui les avait poussés à fuir l’Allemagne.
Il faut également ajouter que durant la Seconde Guerre mondiale, les émigrés allemands ainsi que ceux originaires de pays ennemis de la Couronne anglaise étaient considérés comme suspects. Leur passeport leur a été confisqué et certains ont même été emprisonnés jusqu’à la fin du conflit. Le père d’Astrid, en grandissant, a pris conscience de cette hypocrisie, il a émigré en Angleterre dès qu’il en a eu l’opportunité. Il a fait en sorte de s’assimiler le plus vite possible, en anglicisant son nom par exemple, pour se fondre dans la masse, comme pour lui être à part était un fardeau.

Astrid Goldsmith nous partage son histoire touchante, mélancolique, qui donne envie d’échanger avec nos parents. Les langues qui se délient au moment d’un décès peuvent être bienfaitrices ou porter préjudice, surtout dans une famille de taiseux.
* Tentative de prise du pouvoir par la force en Bavière menée par Adolf Hitler. Cet événement est considéré comme un moment fondateur pour le parti nazi.
** Théoricien géopolitique allemand, il théorise le concept “d’espace vital”.
Le Vase de cristal. Astrid Goldsmith (scénario et dessin). Steinkis. 201 pages. 22 euros.
Les dix premières planches :
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Mathieu Darrieutort
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Thierry Lemaire






