western01Dans le cadre d’un séminaire organisé à Angoulême fin janvier dernier par le réseau Canopé et la CIBDI, Pierre-Laurent Daurès,  maître de conférence à Sciences Po Paris et intervenant à l’École Européenne Supérieure de l’Image, a tenu une conférence sur le western en bande dessinée. Nous vous proposons ici la lecture de la première partie de cette communication.

A l’occasion de la sortie d’Untertaker, de Ralph Meyer et Xavier Dorison, plusieurs articles parus dans de grands quotidiens (Le Figaro, Le Monde) ont titré sur le renouveau du western de bande dessinée. Même si le western n’avait jamais vraiment disparu du paysage du 9e art, c’était l’occasion pour les chroniqueurs de présenter quelques œuvres récentes. Je pense que nous pouvons commencer par là notre parcours au sein de la bande dessinée western.

Voici donc quelques œuvres récentes :

  • western02Gus est une série créée en 2007 par Christophe Blain (3 tomes sont sortis chez Dargaud). C’est un western plein de bagarres, de revolvers, de saloons et, fait nouveau, de femmes. Les cowboys de Gus sont amoureux et sentimentaux. Comme toujours, le dessin de Christophe Blain est plein de mouvement et d’humour.

 

  • western03Bouncer a été créé par Alejandro Jodorowsky et François Boucq en 2001 et en est à son 9ème tome (la série est parue aux Humanoïdes Associés et est maintenant chez Glénat). Le bouncer est un redoutable tireur manchot qui s’occupe de la sécurité dans un saloon. Au fil de la série, on découvre son passé de malfrat avec ses frères. La précision du trait de Boucq sert admirablement les scénarios teintés d’ésotérisme de Jodorowsky.

 

  • western04Texas Cowboys est une série de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme publiée sous forme de supplément gratuit de Spirou à partir de 2011 et désormais rassemblés dans deux recueils. Matthieu Bonhomme a demandé à Lewis Trondheim un scénario comprenant tous les ingrédients du western : le saloon, les chevaux, le shérif, des hors-la-loi, des duels au pistolet, une jolie femme. Texas Cowboys est de plus livré dans un design à l’ancienne, en format comics, avec des effets de trame, de belles couvertures rétro, etc.

 

  • western05Undertaker, enfin, de Ralph Meyer et Xavier Dorison est le plus récent puisque les deux premiers tomes sont sortis en 2015. C’est l’histoire d’un croquemort un peu particulier, habile au revolver évidemment. Même si le dessin doit beaucoup à Jean Giraud, l’argument de vente « le meilleur western depuis Blueberry » est un peu exagéré. Cette annonce a peut-être contribué à l’idée d’un renouveau du western.

La généalogie de ces quatre œuvres récentes est complexe : on y voit se croiser notamment l’histoire des comics américains, l’héritage graphique de Giraud, les références au western de cinéma, etc. Il faut dire que l’histoire du western de bande dessinée est déjà longue, elle dure depuis bientôt un siècle. Au cours de cette histoire, le genre s’est transformé sous l’effet de deux facteurs puissants : les transformations du genre western au cinéma ; les évolutions de la bande dessinée elle-même. J’aimerais pouvoir démêler avec vous les fils tissés de ces deux histoires mais l’espace nous manque ici. Je vous renvoie à deux excellents articles et sur lesquels je me suis appuyé : Lointain Far-West – 
Le western dans la bande dessinée européenne, de Gilles Ciment (ce texte figure sur son site, mais aussi dans une version plus courte dans le catalogue de l’exposition Les Maîtres de la bande dessinée européenne à la BnF en 2000) et Le western en bande dessinée de Laurent Guyon.

Je vous propose plutôt d’explorer quatre thématiques qui seront autant d’opportunités de plonger dans l’histoire du genre, ce qui nous permettra de découvrir ou retrouver des œuvres importantes du western en bande dessinée.

Nous allons donc aborder ensemble quatre grands thèmes :

  • Le territoire de fiction offert par le genre western.
  • Les stéréotypes du western, moteurs de la fiction.
  • Le rapport aux espaces naturels.
  • Le héros de western, du jeune premier au vieux sage.

 

Le territoire de fiction offert par le genre western

La période historique dans laquelle se déroule la plupart des récits de western (disons de 1820 à 1900) et leur localisation géographique (globalement la moitié sud-ouest des États-Unis) sont relativement méconnues des européens.

Si je vous demande de citer quelques faits historiques sur la conquête de l’Ouest américain, la collecte risque d’être assez maigre. Pour ma part, je pourrais citer la bataille de Little Big Horn entre les troupes du général Custer et les sioux de Sitting Bull (et encore, pour Sitting Bull, j’ai fait une recherche internet, de même que pour la date : 25 et 26 juin 1876), la résistance du fort Alamo (23 février – 6 mars 1836), quelques noms comme Kit Carson (1809-1869), Davy Crockett ou Buffalo Bill. Par comparaison, nous en savons plus sur le Moyen Âge européen, qui est pourtant plus éloigné : le massacre de la Saint-Barthélémy, la Guerre de 100 ans, la bataille d’Azincourt, Philippe le Bel, Charles V, etc.

Si on passe maintenant aux questions de géographie, je crains que mes connaissances sur l’Ouest américain soient aussi très décevantes. Il n’est pas aisé de placer sur une carte l’Iowa, Reno ou Kansas City, ou même la rivière Pecos, à l’ouest de laquelle ont lieu de nombreux phénomènes (sachez donc que le Pecos prend sa source dans les montagnes Rocheuses, à l’est de Santa Fe, dans l’État du Nouveau-Mexique et coule en direction du Sud ou du Sud-Est en traversant le Nouveau-Mexique puis le Texas).

Pour clore ce pénible devoir d’histoire-géo, je dirai donc que le genre western propose un espace fictionnel du plus grand intérêt pour les créateurs de bande dessinée : les auteurs peuvent s’accommoder librement de la véracité historique et proposer des récits qui restent plausibles pour le lecteur ou qui au moins, ne suscitent pas son rejet. A condition de montrer qu’il partage avec son lecteur un certain nombre de références (ou de codes, nous en reparlerons), l’auteur de western peut raconter n’importe quoi sans perdre l’adhésion de son lecteur. Cette liberté peut être exploitée de plusieurs façons par les auteurs de bande dessinée. Je distinguerais trois types de récits que nous illustrerons chacun par une ou plusieurs œuvres.

1) Les westerns « coupés du monde »

Cette première catégorie est constituée de westerns de bande dessinée qui n’ont aucun lien avec un événement historique et sont à peine situés géographiquement. Le décor est celui de la moitié ouest des États-Unis actuels, et les armes à feu, les locomotives à vapeur et le télégraphe permettent de situer confusément le récit dans une période historique. C’est le cas des premières séries américaines, dans les années 30, dont les scénarios suivent des schémas relativement simples et répétitifs : un héros s’oppose à des malfaiteurs de toutes sortes pour rendre la justice et rétablir un ordre menacé. C’est l’occasion de découvrir une petite galerie de héros de western de cette époque :

Tom Mix, un personnage réel, mort en 1940, héros de serials des années vingt, et qui devint aussi un personnage de comics aux États-Unis et fut même dessiné par Calvo entre 1940 et 1942.

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Red Ryder, un autre personnage de comics créé en 1938 qui donnera à son tour naissance à plus de vingt films. Il sera publié en France dans Spirou dès 1939.

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King of the Royal Mounted, créé en 1935 par Stephen Slesinger (d’après Zane Grey).

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The Lone Ranger, adapté du feuilleton radiophonique de Fran Striker par Ed Kressy en 1938 (donc en même temps que Superman) et repris en 39 par Charles Flanders.

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Faisons une parenthèse pour présenter les supports dans lesquels paraissent ces aventures : la bande dessinée est née en même temps que la photographie, dans les années 1830, sous la plume de Rodolphe Töpffer qui appelait ses productions de la « littérature en estampe ». Elle prend réellement son essor au début du XXème siècle, simultanément aux États-Unis et en Europe. Aux États-Unis, elle se développe dans les journaux quotidiens sous la forme de comic strips : les daily strips, constitués d’une seule bande, en noir et blanc et paraissant quotidiennement, et les sunday strips occupant un espace plus important dans les éditions du week-end et souvent en couleur. A l’origine, les comic strips sont centrés sur l’humour (d’où leur nom) : il faut faire rire en 3 ou 4 cases. Il n’y a pas de place pour des récits longs de western dans ces formats. Pendant ce temps au cinéma, le western commence à prendre sa place et aborde un premier âge d’or dans les années 30. Or, c’est à cette époque que la bande dessinée américaine s’émancipe des journaux quotidiens et qu’apparaissent des supports dédiés, les comic books (en 1934 apparaît le premier comic book, Famous Funnies vendu directement au public). Les comic books, ou comics sont des fascicules à périodicité régulière, de quelques dizaines de pages (multiples de 4), présentant des histoires complètes, marquées par l’aventure. Les personnages et séries sont la propriété des éditeurs. C’est dans ces supports qu’apparaissent les premières grandes séries dessinées de western dont nous venons de parler.

Très tôt, l’Europe s’engouffre aussi dans la brèche avec Marijac qui crée Jim Boum en 1931, un western publié dans Cœurs Vaillants. Il sera suivi de nombreux autres en France et en Italie, avec notamment Kit Carson créé par Rino Albertarelli en juillet 1937 dans Topolino (le Journal de Mickey italien) et Tex Willer, créé par Luigi Bonelli et Aurelio Gallepini en 1948.

Plus récemment, c’est aussi dans cette catégorie des westerns « coupés du monde » qu’il convient de ranger les premiers Lucky Luke et les aventures de Chick Bill, une série lancée par Tibet en 1953 dans Junior puis dans le Journal de Tintin. Elle a débuté avec des personnages animaliers (Chick Bill est un lionceau avant que les personnages ne prennent finalement un visage humain à partir du 3ème épisode). La série est devenue plus humoristique au fil des années, mais à ses débuts, Chick Bill vivait des aventures de western très classiques, un western « coupé du monde ». Aujourd’hui, des séries telles que Gus, de Christophe Blain, ou Texas Cowboys de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme s’inscrivent aussi dans cette veine.

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2) L’intégration d’éléments historiques

Les westerns « coupés du monde » ne le restent finalement jamais et très fréquemment, les séries en viennent à intégrer des éléments historiques comme moteurs de fiction, afin d’apporter un peu de sève neuve à des schémas narratifs éculés. On pense ici à la façon dont la série Lucky Luke a évolué ou aux Tuniques Bleues créées par Cauvin et Salverius en 1968 dans Spirou (reprise par Lambil à la mort de Salverius). Mais c’est aussi le cas de séries réalistes telles que Jerry Spring.

Jerry Spring a été créé en 1954 dans Spirou par Jijé, pseudonyme de Joseph Gillain. C’est un héros « à l’ancienne », un justicier traditionnel, fort et courageux, habile au tir, et qui défend la cause des faible. La série est surtout marquée par le talent de dessinateur de Jijé, maître du noir et blanc, héritier de Milton Caniff dans son utilisation des jeux d’ombre et de lumière. Malgré quelques approximations dans les proportions anatomiques, son dessin reste toujours très vivant, nerveux et séduisant. Les récits restent assez classiques malgré la succession de scénaristes (Maurice Rosy, René Goscinny, Jean Acquaviva, Jacques Lob, Dubois, Philip, Jean Giraud). Mais au fil des aventures, la série va intégrer divers faits historiques tels que les persécutions racistes du Ku Klux Klan (Jerry Spring contre KKK).

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2) Des western plus ancrés dans l’histoire

Jijé nous conduit naturellement à Jean Giraud, et donc à Blueberry, la grande série western de la bande dessinée d’après guerre, une série qui entretient un rapport beaucoup plus étroit avec l’histoire des États-Unis. La série a été créée en 1963 par Jean-Michel Charlier, scénariste central de l’équipe du journal Pilote et Jean Giraud, jeune dessinateur formé par Jijé, alors que la bande dessinée se renouvelle sans se révolutionner. De 1963 à 1990, Charlier et Giraud vont réaliser ensemble 23 albums de la série principale et 3 albums de la Jeunesse de Blueberry. Après la mort de Charlier en 1989, Giraud poursuit seul la série. Blueberry est un héros à forte personnalité, bagarreur, indiscipliné, débrouillard et peu soigné. Il est néanmoins loyal, juste et sensible à la cause des opprimés. Sans être exceptionnelle, la longévité de la série a permis à ses auteur de démontrer leur capacité à faire évoluer le personnage et à renouveler leur approche narrative avec un talent toujours vérifié.

Les débuts de la série exploitent largement les clichés habituels du western (l’attaque de train, les duels, le jeune officier frais émoulu de West Point, etc) et installent les seconds rôles pittoresques qui suivront Blueberry tout au long de sa carrière (McClure et Red Neck). Progressivement, les créateurs de Blueberry l’entrainent sur des terrains historiques mieux balisés. Blueberry a commencé sa carrière durant la Guerre de Sécession, au cours de laquelle il fréquente le général Dodge. Il participe à la construction du chemin de fer avec lui (Dodge a effectivement travaillé pour l’Union Pacific) puis traverse les guerres indiennes et se lie avec Cochise. Sa plus longue saga s’ancre dans l’histoire tourmentée des relations américano-mexicaines (les incidents de frontières, Juarez, etc.). Il finit par rencontrer le président Grant, et dans les derniers albums, côtoie Wyatt Earp à Tombstone.

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De Tom Mix à Jerry Spring puis à Blueberry, le western de bande dessinée a su progressivement intégrer des faits historiques dans la trame de ses récits. Il faut peut-être en chercher la cause dans la maturité croissante de son lectorat, moins enclin à se satisfaire d’histoires naïves où dans l’évolution des dessinateurs s’engageant dans des démarches d’écritures plus exigeantes. Pour autant, la tradition des westerns « coupés du monde » reste vivace, nous l’avons vu avec Gus et Texas Cowboys. Il existe donc un autre système de référence que l’Histoire avec un grand H.

 

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