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Ce second volume d’Ouvrier clôt la biographie paternelle entamée par Bruno Loth avec Apprenti, paru en 2010. Le projet est original, le sujet est rare dans la bande dessinée mais aussi dans l’historiographie. Ces trois tomes dressent le portrait de la jeunesse française dans le monde ouvrier provincial de l’avant-guerre à la fin du second conflit mondial.

L’histoire commence en 1935. Jacques abandonne ses études et son père l’accompagne pour signer son contrat d’apprenti aux chantiers navals de Bordeaux. Le travail lui plait, il fait sa place, malgré la difficulté d’être un jeune homme dans ce monde rude. La description de ce monde qui va vivre le Front populaire est vive et humaine. Comme dans le reste de la série, les évènements nationaux sont toujours ramenés à leur dimension locale voire familiale. La famille de Jacques est engagée, progressiste, humaniste. Il fait partie d’un groupe de jeunes qui pratique la randonnée, aime la nature, fréquente les auberges de jeunesses qui s’organisent. Le pays qui est décrit est plein de vitalité mais arrive la guerre qui va courir sur les deux derniers volumes. Jacques n’est plus apprenti mais gagne sa vie comme ouvrier en travaillant pour les Italiens qui ont pris possession d’une partie des chantiers. La vie est devenue plus difficile. Le père a dû reprendre son travail d’ouvrier pour ne plus transporter d’Allemands dans son taxi, sa mère est morte, son frère est réquisitionné pour le STO, les aliments manquent, les Allemands arrêtent des copains, les alliés bombardent la ville mais… Jacques rencontre Jacky, et c’est le coup de foudre. L’histoire est jolie comme toutes les histoires d’amour mais Bruno Loth sait la rendre légère, ravissante, drôle malgré l’époque.

Tous les évènements majeurs de l’époque sont présents dans cette histoire : le Front Populaire, les accords de Munich, la défaite, les attentats, l’exécution de 40 otages après la mort d’un officier allemand à Nantes, etc. Ils viennent à chaque fois éclairer par petites touches la vie des protagonistes si bien qu’on a le sentiment très agréable de comprendre la totalité de l’époque, de la regarder par les deux bouts de la lorgnette.

Sous la simplicité apparente de cette histoire, Bruno Loth aborde quantité d’aspects de la vie de l’époque. Il bouscule, à sa manière, beaucoup d’idées reçues sur cette jeunesse que nous considérons souvent au travers du prisme de la guerre et surtout de la défaite. Des hommes et des femmes ont vécu leur jeunesse durant ces heures sombres, ils ont eu vingt ans pendant la guerre. Cette évidence, l’auteur nous la rappelle. Malgré les difficultés de l’Occupation, le départ d’un frère pour le STO, la mort de la mère du héros, les peines, il ressort de ces albums une joie de vivre et un optimisme rassurant.

 

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Bruno Loth met en scène la rencontre entre Jacques et Jacky. Dans l’ambiance nocturne, les couleurs des costumes rendent les personnages très présents. Si la joie s’exprime par des chansons, la guerre est bien présente. On voit sur les murs une affiche allemande et un magasin appartenant à des Juifs signalé par des étoiles peintes sur la devanture. L’intérêt de cette série réside dans cette imbrication fine entre la « grande » et la « petite » Histoire.
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Un évènement majeur résumé en une seule page, tel que devait en avoir connaissance les protagonistes à l’époque : le débarquement allié en Afrique du Nord et le début du retrait allemand.
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Jacques a été arrêté par la police allemande car il est soupçonné d’être juif et de ne pas porter d’étoile jaune. Pour prouver qu’il n’est pas circoncis, il est forcé de baisser son pantalon devant un policier. « L’aventure » traumatisante est arrivée à de nombreux français qui ont souvent préféré la taire. Le drapeau nazi, seule touche colorée de la planche, pèse de tout son poids sur l’ensemble de la scène.
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Les occupants réquisitionnent presque tous les biens de première nécessité. Quand ils pouvaient, les Français cultivaient de toutes petites parcelles comme le fait le père de Jacques.
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Une fête d’anniversaire qui va permettre à Jacques de revoir Jacky. Il faut imaginer l’ingéniosité et le savoir faire des femmes de l’époque pour réussir à confectionner des telles tenues quand le tissu était rare.
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Les compétitions sportives ne sont pas tout à fait arrêtées durant l’Occupation. Elles ont été réorganisées en fonction des bouleversements géographiques. Un « Circuit de France » cycliste en 7 étapes est organisé en 1942, par un journal collaborationniste. Le championnat de France de football disparait pour une compétition par zone en 41 et 42, le championnat national reprend après l’occupation de la zone libre sous la houlette du Gouvernement de Vichy.

 

Apprenti, Mémoires d’avant-guerre. Bruno Loth (scénario et dessin). La Boite à Bulles. 92 pages. 17 €

Ouvrier, mémoires sous l’Occupation. Volume 1. Bruno Loth (scénario et dessin). La Boite à Bulles. 111 pages. 19 €

Ouvrier, mémoires sous l’Occupation. Volume 2. Bruno Loth (scénario et dessin). La Boite à Bulles. 111 pages. 20 €

 

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