Florida : le fiasco de l’implantation française en Amérique au XVIe siècle

FLORIDA_C1C4_V5.inddPour son troisième album, Jean Dytar s’attaque à un épisode peu connu de la conquête du Nouveau Monde. Dans Florida, il décrit la tentative d’implantation d’un corps expéditionnaire français sur les côtes orientales de l’Amérique entre 1562 et 1565, vue par le cartographe et illustrateur huguenot Jacques Le Moyne. Mû par des considérations religieuses et géopolitiques en prise avec l’époque, ce projet ambitieux marque à jamais cet artiste sensible. En invitant le graveur Théodore de Bry dans son scénario, Dytar offre en sus au lecteur une brillante démonstration du pouvoir des images sur les esprits, quand elles sont chargées de façonner l’imaginaire collectif.

Aussi loin que l’historien puisse rechercher les causes des grands voyages d’exploration impulsés depuis l’Europe à la fin du Moyen Âge, il retombe souvent sur les deux mêmes puissants leviers : la gloire de Dieu et l’appât du gain. Lorsque dom Henrique du Portugal (dit Henri le Navigateur) fonde son institut au cap Sagres aux alentours de 1416, il rameute des ingénieurs navals, des charpentiers de marine et des cartographes capables de dessiner au fur et à mesure les routes maritimes, les îles et les côtes d’Afrique Occidentale découvertes progressivement, jusqu’au Cap Vert abordé au milieu du XVe siècle. Un siècle plus tard, grâce aux travaux accomplis dans plusieurs écoles, les portulans se sont multipliés et ont gagné en précision. Ils sont devenus de véritables cartes intégrant désormais, entre autres, la spectaculaire invention de l’Amérique*. La situation géopolitique en Europe s’est aussi remarquablement modifiée. Les séquelles de la guerre de Cent Ans, de la famine et de la peste ont disparu. Après avoir fait fi du traité de Tordesillas de 1494**, la France et l’Angleterre se sentent désormais capables de contester la suprématie ibérique.

Planisphère de Guillaume Le Testu redessiné par Jean Dytar.

Lutter contre cet ennemi implique de changer d’échelle, ce que certains hommes politiques ont compris. Parmi ceux-là, l’amiral Gaspard de Coligny occupe une place singulière à la cour de France. En tant que diplomate et militaire français, il ne peut qu’encourager toute tentative de briser l’hégémonie espagnole, financée par les prodigieuses ressources aurifères et argentifères des colonies sud-américaines. En tant que protestant, il envisage également les expéditions vers les terres lointaines comme les opportunités d’établir des places fortes huguenotes pouvant servir de refuges en cas de nécessité. En 1562, alors que gronde la guerre entre papistes et huguenots, une expédition conduite par les capitaines Ribault et Laudonnière met ainsi le cap sur la Floride. À son bord, quelques dizaines de protestants, dont un, Jacques Le Moyne de Morgues, enrôlé comme cartographe, a titillé la fibre scénaristique de Jean Dytar.

Né à Dieppe vers 1533, fils d’un valet de chambre de la très catholique écossaise Marie Stuart, Jacques Le Moyne se convertit à la religion protestante et travaille pour la prestigieuse école de Dieppe, renommée pour sa production de cartes maritimes depuis l’œuvre magistrale de Guillaume Le Testu (dont un planisphère constitue l’image inaugurale de l’album – voir image plus haut – et dont l’œuvre magistrale a fait récemment l’objet d’une réédition somptueuse). Sa foi et son talent lui valent d’être recruté, peut-être par Coligny en personne, pour devenir le cartographe du périple vers la Floride en 1562. À ces éléments directement puisés dans la biographie de Le Moyne, Jean Dytar incorpore une donnée plus romanesque pour étoffer son scénario. Eléonore, l’épouse de Jacques et mère de leurs deux filles, a vu Guillaume Le Testu dessiner ses cartes quand elle n’était qu’une enfant. Elle en conserve un souvenir émerveillé et peuple ses rêves de voyages au long cours. Aussi, quand Coligny se présente chez son père pour embaucher un cartographe, elle convainc son fiancé d’accepter l’offre, pour qu’il lui raconte, à son retour, « ce qu’il y a de l’autre côté ». Jacques s’embarque donc, mais revient traumatisé trois ans plus tard. Il n’a rien pu rapporter de ses trois années de labeur outre-Atlantique, sauf une vilaine blessure à la jambe qui le fait claudiquer. Il ne souffle mot de cette aventure, pas même à son épouse, qui sent bien qu’en parler le soulagerait d’un poids considérable. Installé à Londres. Le Moyne tourne aussi la page des dessins géographiques et se lance dans une carrière d’illustrateur floral, avec un certain succès.

L’échec de l’expédition sonne le glas des velléités de Coligny en Amérique. Jacques Le Moyne et les siens doivent quitter la France en proie aux guerres de religion.

C’est au cœur de cet album splendide, à la mise en page inventive et aux couleurs soignées que le lecteur découvre ce que Jacques Le Moyne a vu, vécu et enduré en Floride, sur les terres des Indiens Timucuas, jusqu’au fiasco final et à la fuite en 1565. Après avoir entendu ce long récit aux allures de confession, on comprend pourquoi ce cartographe, ethnographe avant l’heure, s’est muré dans son silence pendant toutes ces années. Mais les remords de ce protestant sincère, dont les doutes sur le bienfondé de l’évangélisation rappellent la controverse de Valladolid au milieu du XVIe siècle, n’émeuvent que sa femme. Ils ne vont en aucun cas décourager les efforts des derniers protagonistes de cette histoire, qui entrent en scène pour donner une profondeur insoupçonnable à un scénario déjà foisonnant.

En approchant des rivages américains, Le Moyne est ému aux larmes. Ses premiers contacts avec les Indiens Timucuas sont empreints de respect et de curiosité. Mais les réalités géopolitiques vont vite prendre le dessus…

L’Angleterre d’Elisabeth Ière commence à avoir des velléités coloniales. Géographiquement, elle a vite fait son choix entre la lointaine Asie et l’Amérique toute proche. Politiquement, son opposition à la papauté et à l’empire espagnol ne souffre d’aucune ambiguïté. Mieux : les récits des abus des colons espagnols relatés par le moine dominicain Las Casas en 1552*** légitimeraient presque d’aller répandre la vraie bonne parole au nom du Bien. Quand, vingt-cinq ans après Coligny, Jacques Le Moyne voit débarquer chez lui les anglais William Raleigh et Richard Hakluyt puis le célèbre graveur flamand Théodore de Bry, il discerne vite leurs intentions. Ces trois hommes espèrent  l’impliquer dans deux nouveaux projets qui n’en font qu’un à vrai dire : la consolidation de la présence anglaise en Caroline et en Virginie.

Hakluyt, visionnaire, propose de faire la promotion de la colonisation, d’en faire un thème à la mode en Angleterre grâce à l’imprimerie, tout en dénigrant le bilan des catholiques espagnols au passage.

De la promotion à la propagande, la frontière est ténue. Afin de donner toutes ses chances à cette tentative, Hakluyt a eu l’idée géniale de publier une sorte de compilation**** des incursions huguenotes en Amérique du nord. En 1584, alors que la situation de la Virginie périclite, il veut récidiver en faisant appel au graveur Théodore De Bry, lui-même en quête de matière nouvelle pour une série qui lui tient à cœur sur les civilisations amérindiennes connues à l’époque. Les intérêts de ces trois hommes convergent à la perfection : il s’agit tout simplement de donner aux élites anglaises et huguenotes des images à même de façonner un imaginaire pour créer du rêve, susciter le désir d’ailleurs et lever les réticences politiques ou financières à la poursuite de la colonisation. À partir des sources iconographiques -rares- et des récits plus nombreux, Théodore de Bry entame ainsi la création de son œuvre maîtresse***** quitte à imaginer les illustrations sur la foi des témoignages écrits de ceux qui en sont revenus. Ce problème des sources, quand on y songe, est à peu près celui qui s’est posé à Jean Dytar lorsqu’il s’est agi pour lui de dessiner la confession de Le Moyne à son épouse, puisqu’aucune illustration de sa main n’a été rapportée de Floride en 1565. Sur une trame historique solide, cet album aborde de nombreux sujets (la représentation et sa part de subjectivité, le pouvoir de l’image, la rencontre de l’Autre, la légitimité du plus fort, la transmission du savoir) avec le même bonheur. Après Le Sourire des Marionnettes et La Vision de Bacchus, Jean Dytar confirme son talent de scénariste. Il évite le piège de la reconstitution sclérosée par une mise en images dynamique et des personnages attachants. Grâce à Florida, le vent qui souffle cette année sur le 9e art nous ramène d’Amérique des images du Nouveau Monde et des fragrances subtropicales.


Toutes les images © Éditions Delcourt, 2018 – Jean Dytar


* : En 1507, le cartographe Martin Waldseemüller publie, à Saint-Dié, le premier planisphère mentionnant explicitement l’America, nom francisé plus tard en Amérique. Il rend ainsi hommage au navigateur florentin Amerigo Vespucci (mort en 1512), qui a l’intuition que les terres abordées par Christophe Colomb en 1492 ne sont pas des îles orientales des Indes, mais les prémices d’un nouveau continent.

** : Par ce traité international négocié et signé sous l’égide du pape Alexandre VI, les terres découvertes situées à l’ouest d’un méridien à 100 lieues des îles du Cap-Vert reviennent à Castille, celles à l’est revenant au Portugal. Il en résulte grossièrement qu’en dehors de Brésil, toutes les terres sud-américaines sont placées sous la souveraineté castillane. Il va de soi que ce traité mécontente les nouvelles puissances maritimes européennes, et qu’elles s’estimeront en droit de ne pas le respecter puisqu’elles n’ont pas été invitées au partage suivant de près la découverte de Colomb.

*** : Las Casas souhaitait, dans ce texte, informer le futur roi d’Espagne des injustices et des atrocités commises par les Espagnols depuis qu’ils s’étaient rendus maîtres des empires amérindiens (voir Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, 1552, première traduction française aux éditions Maspero, 1979, puis plusieurs fois rééditée aux éditions La Découverte, dernière en date mai 2004). Théodore de Bry en publia une version illustrée en 1598, sans aucun doute par prosélytisme huguenot.

**** : Richard Hakluyt est un homme d’église mais aussi un géographe, un historien, un traducteur éditeur et un diplomate anglais, auteur de Divers Voyages Touching the Discoverie of America and the Ilands Adjacent unto the Same, Made First of All by Our Englishmen and Afterwards by the Frenchmen and Britons: With Two Mappes Annexed Hereunto, London, publié en 1582.

***** : Théodore de Bry publie les Grands voyages à partir de 1590, ses fils assureront la poursuite de la publication jusqu’en 1634. Parmi ses sources, figurent les récits de Jacques le Moyne, Brevis narratio eorum quae in Florida Americae provincia Gallis acciderunt, publiés en 1591 et les mémoires de René de Laudonnière, L’Histoire notable de la Floride, contenant les trois voyages faits en icelles par des capitaines et pilotes français, publiés en 1586.


Florida. Jean Dytar (scénario et dessin). Éditions Delcourt. 256 pages. 27,95 €

Les 21 premières planches de Florida :

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