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Morts par la France est un album que Cases d’Histoire ne pouvait ignorer. C’est à la fois un album qui traite d’un fait historique peu connu du grand public et un récit qui montre comment on écrit l’Histoire dans un contexte difficile. C’est aussi une mise en bande dessinée d’une enquête journalistique menée par Pat Perna en 2017, telle que La Revue dessinée et XXI publient depuis plusieurs années.

L’histoire des soldats africains qui ont servi dans l’armée française s’écrit peu à peu. Mais de larges pans restent encore dans l’ombre, ou sont toujours victimes de l’histoire officielle qui a longtemps occulté les pages glorieuses écrites par ces hommes, comme les épisodes honteux qu’ils ont subi. Le film Indigènes de Rachid Bouchareb, sorti en 2006, a montré l’héroïsme et les sacrifices des Africains dans les combats d’Italie en 1943, puis lors de Libération du territoire français. L’an dernier, les éditions Dupuis publiaient Plus près de toi, le premier volume d’une série écrite par Kris et dessinée par Jean-Claude Fournier, mettant en lumière le destin des Africains prisonniers des nazis et employés comme ouvriers agricoles en Bretagne. Des livres récents ont décrit le calvaire des soldats noirs en 1940 lors de leur capture par les Allemands. Beaucoup sont partis en captivité mais un certain nombre a été massacré sur place.

Morts par la France ouvre un autre dossier, celui du massacre de Thiaroye. A l’hiver 1944, la France est libérée et les soldats commencent à être démobilisés. Les soldats africains espèrent rentrer au plus vite. Ceux qui ont combattu et ceux qui ont été prisonniers ont droit à toucher leur solde correspondant au temps de la guerre. Victime du racisme et du colonialisme, l’armée française qui assure leur transport vers l’Afrique ne va pas leur verser ce à quoi ils ont droit. Le 1er décembre 1944, 1600 hommes sont regroupés au camp de Thiaroye près de Dakar, ils protestent, réclament leur dû. Les responsables ne veulent pas céder. Devant la tension qui s’accentue, ils décident de « mâter » la rébellion par les armes. Après quelques minutes de fusillade, au moins 300 hommes restent au sol, exécutés par l’armée française. L’État français en reconnaîtra 35 et condamnera 34 rescapés à la prison.

p6Armelle Mabon ne connaissait pas cet évènement quand elle a commencé sa thèse sur l’action sociale coloniale mais au fil de ses rencontres elle en entend parler. Elle décide de tirer l’affaire au clair. Par ses rencontres en Afrique, elle comprend ce qui a pu se passer. Ses doutes se confirment quand elle se heurte au silence et au barrage de l’administration. 70 ans après, la France ne semble pas en mesure de reconnaitre ses responsabilités, qui mettraient en cause l’armée et le gouvernement de l’époque.

L’album raconte cette quête menée par l’historienne, explore les méandres de la recherche historique française, au moins en partie. Pat Perna a construit son scénario comme un thriller, il nous embarque dans deux récits parallèles. L’enquête menée par Armelle avec les embûches qu’elle rencontre, les chausses trappes tendues par les historiens officiels ou les règlements relatifs aux archives. On la voit interroger les témoins, en France et à l’étranger. A côté, on suit l’histoire des soldats africains depuis juin 40 jusqu’à l’après-guerre car le massacre du 1er décembre a des conséquences politiques et humaines qui ont impacté profondément les familles des hommes assassinés ou emprisonnés. Le dessin de Nicolas Otero sait s’adapter aux situations. Sobre et distanciée quand il s’agit de l’historienne, il devient plus âpre et plus dur quand le danger approche et que la violence éclate.

L’album se conclut par la republication de l’intégralité du reportage de Pat Perna paru dans la revue XXI – qui raconte la même histoire sous une autre forme – donnant ainsi une intéressante mise en abîme des deux récits.

Morts par le France. Thiaroye 1944. Pat Perna (scénario). Nicolas Otero (dessin). Editions Les Arènes et XXI. 146 pages. 20 €

Les 5 premières planches :

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