Amère Russie couvEn 1995, le monde découvrait la Tchétchénie, à la faveur d’une guerre planifiée pour redorer le blason d’une Russie en perte de prestige. Dans le premier tome d’Amère Russie, Ducoudray et Anlor nous racontaient l’histoire d’Ekaterina Kitaëv, mère courage partie chercher son fils soldat, captif de Bassaïev, en Tchétchénie. Dans Les Colombes de Grozny, cette rocambolesque odyssée s’achève par la plongée d’Ekaterina au cœur de l’enfer, quelques jours avant l’assaut final des Russes sur la capitale tchétchène. Les titres magnifiques des deux épisodes entrent en résonance et témoignent en filigrane de l’hommage des auteurs aux combattantes pour la paix.

Des ruines fumantes. Une ville dévastée par les bombardements et livrée aux contraktnicts, des mercenaires dont les agissements indignent même les unités d’élite russes – mais à qui on peut confier les basses besognes sans salir le drapeau. Un trafiquant sans états d’âme, procurant à qui paie le mieux Kalachnikov, vodka, chocolat ou courses en taxi. Des convois humanitaires de l’ONU pillés ou saccagés pour aggraver sciemment la disette des populations civiles et briser la résistance des combattants cachés dans le dédale des immeubles éventrés. C’est dans ce théâtre apocalyptique que Chamil Bassaïev a conduit Ekaterina et Oleg Tcherkassov, un jeune soldat russe frappé de cécité. En effet, le chef de guerre tchétchène ne désespère pas d’échanger ses deux prisonniers contre son propre petit-fils, détenu par les Russes. Pour mettre en sûreté ses monnaies d’échange, il les transfère dans un lieu étonnant, « l’immeuble des aveugles », point focal de ce dernier épisode.

Protégé par une inscription – maladroitement inscrite en français- sur son flanc, magiquement épargné par les bombes depuis que l’une d’entre elles s’est piquée devant son entrée sans exploser, il est une arche de Noé dans le chaos. Y cohabitent la concierge Galia et ses deux enfants, l’ancien combattant grotesque Béria (comme le bourreau stalinien du peuple tchétchène), le « prophète » Drankov, et surtout Asia, l’une des amazones de Bassaïev, sniper affectée comme geôlière. De coups tordus en coup de théâtre, de pluie d’origamis en déluge de phosphore blanc, la dernière partie du récit s’emballe, offrant quelques scènes d’une grande intensité et parfaitement maitrisées sur le plan graphique. Pour aider Ekaterina à prendre la fuite, « celle qui a choisi la nuit » se sacrifie dans une scène bouleversante.

Amère Russie p17
L’aide de l’ONU prise en otage par les milices privées.

Dessiner la guerre et son cortège de destructions n’est pas chose aisée. Oscillant habilement entre réalisme des décors et expressivité des protagonistes, Anlor insuffle du rythme et de l’émotion tout au long de l’album. Le pari audacieux d’éclairer le lecteur sur la réalité du conflit tchétchène par le truchement du récit anecdotique est brillamment gagné.

Mais, dans Amère Russie, le scénariste et ancien reporter Aurélien Ducoudray ranime aussi notre conscience. Étaient-ils nombreux, les Occidentaux n’ayant pas succombé aux clichés véhiculés par la propagande russe sur les mœurs « barbares » des Tchétchènes ? L’auteur rend donc, vingt ans après, un vibrant hommage aux populations meurtries par ce conflit, et nous donne à méditer sur le courage admirable de quelques femmes d’exception. L’extraordinaire Ekaterina Kitaëv aurait pu s’appeler Maria Kirbassova, la présidente du Comité des mères de soldats russes en 1996, dont une citation est placée en exergue de ce second tome. L’apparition, en dernière page et dans son propre rôle, d’Anna Politkovskaia, journaliste et militante des droits de l’Homme, assassinée fort à propos pour le régime russe en 2006, renvoie à une autre citation placée en exergue du premier tome. La belle et farouche amazone Asia nous tire des larmes de compassion. Même la brave chienne Milyi, après avoir cabotiné au service de sa maîtresse, meurt en accouchant de trois chiots fatalement de race métissée… suggérant ainsi la voie de la réconciliation.

Hélas, l’espoir suscité au terme de ce très beau récit fut de courte durée, et l’antagonisme russo-tchétchène se solda par une seconde guerre dès 1999. La Tchétchénie est devenue aujourd’hui une vitrine caricaturale de l’ordre poutinien, cependant que d’autres mères courage reprenaient le flambeau, poursuivant le combat pacifique de leurs aînées… devenues d’amères babouchkas ?

Amère Russie, t2. Les colombes de Grozny. Aurélien Ducoudray (scénario). Anlor (dessin et couleurs). Bamboo. 46 pages. 13,90 €

Les 5 premières planches :

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