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Le scénariste Didier Quella-Guyot excelle à présenter des facettes de la Première Guerre mondiale méconnues ; des affrontements en Polynésie dans Papeete, 1914 à la vie d’une communauté de femmes, isolée sur une île bretonne, perturbée par la présence d’un facteur réformé dans Facteur pour femmes ou à l’utilisation des chiens dans ce conflit meurtrier dans le premier volume de Monument Amour. L’Histoire est un terreau fécond pour ce conteur, il y puise des situations dramatiques, des contextes réalistes et des personnages hors normes pour des fictions toujours parfaitement documentées. Pour Cases d’Histoire, il confesse ses méthodes de travail et ses projets : une biographie de l’aviatrice Hélène Boucher et une bande dessinée sur l’Histoire de l’île de Pâques au XIXe siècle. Nous en parlerons sans aucun doute bientôt sur notre site.

Cases d’Histoire : Bonjour Didier Quella-Guyot, pouvez-vous vous présenter ?

Didier Quella-Guyot : Que dire ? J’ai été enseignant jusqu’à il y a peu et j’ai d’ailleurs longtemps essayé de partager ma passion de la BD dans le cadre de l’Éducation Nationale en dirigeant notamment la collection « La BD de case en classe » du CNDP et en organisant pas mal de formations, de stages, de rencontres. J’ai rédigé des documents pédagogiques avant de me laisser tenter par l’écriture de scénarios. C’est venu assez tard, probablement parce que je ne pensais pas en être capable, mais depuis une vingtaine d’années, j’y consacre beaucoup de temps, parallèlement à un travail de chroniqueur BD (sites L@BD et BDZoom) qui ne me lasse pas, car j’aime savoir ce que font les autres et comment évolue le monde de la BD.

Dans votre riche carrière de scénariste, plusieurs ouvrages se déroulent dans un passé récent (le XXe siècle). Quel est votre rapport à l’Histoire ?

« Riche », c’est très excessif puisqu’ayant justement commencé assez tard, je dois totaliser entre 20 et 25 albums tout au plus. Pour ce qui est du rapport à l’Histoire, la production publiée est un peu trompeuse car j’ai écrit des scénarios de science-fiction et d’humour, mais ces projets n’ont jamais trouvé preneur !

De fait, la part apparente de l’iceberg favorise effectivement des scénarios qui s’appuient sur l’Histoire. Bien que de formation littéraire (j’étais prof de lettres), il est vrai que j’aime que mes histoires s’inscrivent dans des contextes réalistes et documentés. C’est d’ailleurs certains de ces contextes qui m’ont amené à inventer ces histoires, pour les mettre en scène en quelque sorte, Papeete, 1914, par exemple.

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Rough de la couverture du tome 1 de Papeete, 1914.

Parlons un peu géographie maintenant si vous le voulez bien, je ne sais si vous y avez prêté attention mais vos dernières productions se passent presque toutes dans des îles, Tahiti pour Papeete, 1914, une île bretonne dans Facteur pour femmes ainsi qu’une terre cévenole isolée par une inondation et la Corse dans la bien nommée L’Île aux remords. Y avez-vous déjà prêté attention ? Avez-vous une explication à nous fournir sur cette attraction insulaire ?

On m’a déjà fait la remarque sans que j’aie vraiment d’explication. Il est vrai que je suis né dans un département qui en compte plusieurs et pas des moindres (Aix, Oléron, Ré), ça a peut-être joué. Cela dit, le huis-clos que représente une île constitue une scène quasi théâtrale très tentante pour raconter une histoire, mais dans L’Ile aux remords par exemple, le lecteur comprend vite qu’il y a plusieurs îles, réelles ou métaphoriques, sans oublier la référence involontaire (inconsciente, en tout cas) à L’Ile des morts du peintre Böcklin. Par ailleurs, les remords isolent,  nous rendent insulaires !

Dans Facteur pour femmes, Monument amour et Papeete, 1914, vous abordez la Première Guerre mondiale par des angles singuliers. Comment vous est venue l’idée de conter le bombardement de Papeete en 1914 ?

Pour Papeete, c’est tout simplement lié à un livre qu’on m’a offert : Les grands dossiers de L’Illustration consacré à « La France au-delà des mers / 1843 -1944 ». Emile Vedel y racontait un bombardement allemand sur Tahiti et l’incendie qui s’ensuivit. Le récit a retenu mon attention car les photos reproduites d’une Papeete complètement dévastée avaient quelque chose de frappant. Et je l’ai expliqué dans le dossier du tome 1 : « Découvrir que cet Eden fantasmé, sublimé, a souffert de la Grande Guerre, c’est comme un anachronisme, une incongruité, une faute de goût. Alors qu’on sait la guerre de 1914 boueuse et grise, sinistre et revancharde, sanglante et barbare, voilà que surgit l’image paradoxale, inconcevable, d’un bout de guerre de 1914, transporté là-bas, au paradis lumineux, pour une sorte de petite guerre sous les cocotiers, loin de la Grande Guerre glauque et sombre qui va bientôt enflammer toute l’Europe… ».

Quant à la « multiplication » de sujets liés à la Première Guerre mondiale, c’est un peu le hasard des lectures liées à la recherche documentaire de Papeete. A force de creuser un sujet, on découvre d’autres aspects peu traités et intrigants, alors on se dit : tiens, ça pourrait faire un bon sujet, ça. Un autre album en préparation s’y rattache également mais comme ce n’est pas signé, je n’en parlerai pas.

Au départ, cela dit, pour être clair, j’étais beaucoup plus intéressé par le petit monde colonial de Tahiti que par la guerre de 1914, ou plutôt par les conséquences sur la société locale de ce petit bout de guerre exporté là-bas. C’est d’ailleurs ce thème de la colonisation/décolonisation que j’ai voulu réaborder dans L’Ile aux Remords, à savoir les brassages qu’elles ont provoqués, les idéologies qu’elles ont tenté d’imposer, les résistances qu’elles ont suscitées, et toutes les questions de fond que cela pose. Qu’il s’agisse d’une jeune Annamite ramenée par un vieux Français ou d’un enfant né d’une relation franco-algérienne, ou de l’existence de garde-chiourmes africains en Guyane française pour surveiller des Indochinois, ce sont des destins qui se croisent, des mentalités qui s’affrontent, des cultures qui se jaugent, et ça devient passionnant d’essayer d’en faire une histoire avec des personnages attachants, d’autres répugnants – ces derniers n’étant pas forcément ceux qu’on croit !

Sur quelles sources historiques vous êtes-vous appuyé pour écrire ce diptyque intrigant ?

L’article de L’Illustration, donc, mais aussi Sur Mer – 1914, de Claude Farrère et Paul Chack, un ouvrage publié en 1925. Alors que notre projet est déjà en cours de réalisation avec Sébastien Morice, est paru Tahiti 1914 – Le vent de guerre, que Michel Gasse publie fin 2009, aux Editions A La Frontière qui nous a servi également, plus pas mal de documentation photographique sur la Tahiti des années 1900.

Cela dit, ce qui m’intéresse, ce n’est pas de raconter l’Histoire mais de raconter une histoire en racontant l’Histoire, c’est à dire ajouter un récit personnel à quelque chose qui ne m’appartient pas.

Raconter l’Histoire, la Grande Histoire m’intéresse peu, au fond. Ce qui me plait, c’est éventuellement raconter l’Histoire méconnue, ce que j’ai tenté dans Esclaves de l’Ile de Pâques qui paraîtra en mai [avec Manu Cassier au dessin, à La Boite en Bulles]. J’ai choisi d’y raconter l’Histoire de l’Ile de Pâques au XIXème siècle au travers d’individus ayant existé mais assez pittoresques pour constituer des personnages intéressants (et pour parler colonisation dévastatrice également !). Dans un autre registre, j’ai choisi de raconter la vie d’Hélène Boucher [Hélène Boucher – L’Etoile filante, avec Olivier Dauger au dessin chez Paquet, en mai également] parce que cette femme au fort caractère m’intéressait et que cela concerne le sort des femmes dans les années 1920 et 1930, forte période d’émancipation féminine.

Crayonné de Manu Cassier pour la planche 21 de Esclaves de l’Ile de Pâques.

Y a-t-il une suite prévue à Bleu Horizon, publié en 2012, le deuxième volume de Papeete, 1914 ?

L’idée était effectivement au départ de faire une série, mais la maison d’édition ayant sombré au mauvais moment, cela ne s’est pas fait. Pourtant le scénario d’une histoire indépendante située au Brésil en 1915 est complètement écrit et Sébastien Morice l’avait même en grande partie storyboardé. J’aimerais bien que ça paraisse un jour, mais Sébastien est surbooké et il faudrait peut-être que je trouve un autre dessinateur.

Fin de la première partie

Aller à la seconde partie de l’entretien


La chronique de :

Facteur pour femmes


Papeete, 1914 T1, Rouge Tahiti. Didier Quella-Guyot (scénario). Sébastien Morice (dessin et couleurs). EP Media. 56 pages. 15 €

Papeete, 1914 T2, Bleu horizon. Didier Quella-Guyot (scénario). Sébastien Morice (dessin et couleurs). EP Media. 56 pages. 15 €

Monument Amour T1, Chiens de guerre. Didier Quella-Guyot (scénario). Arnaud Floc’h (dessin). Sébastien Bouët (couleurs). Bamboo. 48 pages. 14,50 €

L’Île aux remords. Didier Quella-Guyot (scénario). Sébastien Morice (dessin et couleurs). Bamboo. 80 pages. 18,90 €

Facteur pour femmes. Didier Quella-Guyot (scénario). Sébastien Morice (dessin et couleurs). Bamboo. 120 pages. 18,90 €

Les 5 premières planches de Facteur pour Femmes :

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