Facteur couvLorsque le tocsin sonne sur cette île bretonne, le 1er août 1914, le jeune Maël ne part pas à la guerre. Il est réformé à cause de son pied-bot. Alors que tous les hommes de l’île partent au front, y laissant leur jeunesse et leurs espoirs, Didier Quella-Guyot et Sébastien Morice imaginent de confier la charge de facteur à l’adolescent, qui devient par là même le porteur de nouvelles tant attendues. Devant un conflit qui s’éternise et des hommes qui se font de plus en plus rares, les femmes se tournent vers Maël.

Lorsque la mobilisation est décrétée le 1er août 1914, elle surprend les Français, plus occupés par les futures moissons que par la poudrière des Balkans. Pourtant, les esprits sont préparés : il va falloir en découdre avec l’ennemi allemand. Dans cette île du bout de la terre, battue par les vents, peu ont eu l’occasion de partir sur le continent. La mobilisation générale les rappelle à la cause nationale. Il va falloir combattre et délaisser les champs, délaisser la pêche. Quand l’instituteur, « hussard noir de la république » écrit au tableau « aucune île n’est à l’abri des continents imbéciles »  c’est tout un drame qui se dessine à la craie sur le tableau noir de la petite école. L’île bretonne se vide de ses mâles vigoureux, qui rejoignent les terres inconnues de l’Aisne ou de la Somme. Seuls des enfants immatures et d’impotents vieillards continuent de peupler le petit bout de terre qui sent bon les embruns salés. Il y a aussi Maël, dont le pied bot l’a mis à l’écart de tous et de tout, et même de la guerre. Orphelin de mère, il est tyrannisé par son père, un homme violent porté sur la bouteille. Lorsqu’on lui propose de devenir le facteur de l’île, il accueille la nouvelle comme une vraie libération.

Didier Quella-Guyot offre une histoire originale, évocation subtile du premier conflit mondial vu depuis l’arrière, reprenant à son compte les grands thèmes du conflit, travaillés par les historiens depuis une vingtaine d’années. Au centre, on retrouve la lettre du poilu, véritable passeuse d’histoires et d’Histoire. Chéries, espérées, redoutées à l’époque ; aujourd’hui témoignages précieux et irremplaçables de l’horreur du conflit. Le facteur symbolise donc toute l’espérance et l’effroi ressentis par ceux qui attendent. Ceux qui attendent sont souvent celles qui attendent, les femmes, les vraies héroïnes de cet ouvrage. Nolwen, Simone, Soizig, Clémence, autant de Bretonnes courageuses dans leur volonté de poursuivre les travaux attribués aux hommes. Elles n’en restent pas moins humaines, faites de chair et d’os, de volupté et de désirs. Autant de charmes dont le jeune Maël va très largement bénéficier. Les auteurs distillent, et par le verbe et par le trait, des touches d’érotisme et de sensualité qui font tourner la tête du jeune facteur. Approche originale de la place des femmes dans le conflit donc, cette fois non cantonnées à leur rôle de « munitionettes » ou de marraines de guerre mais replacées dans toute leur dimension charnelle.

Toujours ignoré du fait de son handicap, le jeune facteur découvre un monde nouveau fait de caresses aphrodisiaques et d’invitations au plaisir. Il devient agile en mots et en gestes, satisfaisant les femmes de l’île les unes après les autres, qui trouvent en lui un certain réconfort. Leurs hommes ne reviendront jamais ou alors atrocement mutilés ou bien atteint d’obusite, choc post-traumatique, conséquence de l’épreuve du feu, alors elles oublient totalement cette difformité qu’elles trouvaient peu à leur goût ! Loin de rester contemplatif, le récit rebondit intelligemment en transformant le récit historique en récit de genre : et si les hommes venaient à savoir ? Et si Maël, grisé par tant de charmes, venait à abuser de son pouvoir ? A travestir la vérité ? Le risque est bien trop grand dans un monde encore très normé par la morale, surtout religieuse.

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Lorsque l’entraide prend un tour plus charnel.

Sans jamais oublier le front et ses horreurs – « gueules cassées », mutineries – Didier Quellat-Guyot exploite très intelligemment tous les aspects de cette guerre d’un genre nouveau qui eut aussi son lot de victimes à l’arrière. Loin d’enfoncer les portes ouvertes, le récit de l’éducation sentimentale du jeune facteur permet de sortir des évocations largement rebattues du premier conflit mondial offrant au lecteur un plaisir coupable à travers tant d’évocations de chairs brûlantes et entremêlés, alors même qu’au front les chairs se défont, se détruisent et putréfient. On partage autant le plaisir pris par ces femmes, que la culpabilité à venir.

Le dessin de Sébastien Morice, d’une grande simplicité, sied parfaitement aux paysages bretons : on aime ces planches représentant des paysages à perte de vues qui évoquent irrémédiablement le cri des mouettes, le vent salé ou l’odeur des crêpes sucrés ! Car l’ouvrage est aussi par ses dessins un hommage à ses « finis terrae ». Ces marges géographiques, souvent délaissées, mais qui ont servi, comme les autres, les impératifs de la République française. Le réalisme et le classicisme dans la représentation des personnages renforcent la dimension héroïque de ses hommes ordinaires, et de ses anonymes, dont l’Histoire finalement n’a rien retenu, car eux, femmes ou handicapés, n’ont pas leur nom gravé sur un monument aux morts.

C’est donc avec un grand intérêt que cet ouvrage se lit, sur un fond classique se déroule un récit brillamment mené et qui, s’il ne réinvente pas le genre, permet de vivre un moment captivant et voluptueux. Ce récit sur la première guerre mondiale et ses conséquences sur l’incandescence de la chair ne possède pas l’originalité et la puissance de Mauvais genre, l’ouvrage de Chloé Cruchaudet, qui en évoquant le travestissement d’un homme pour déserter va plus loin dans la transgression sociale et, bien qu’inspiré par une histoire vraie, étonne par son audace. Facteur pour femmes offre quant à lui un souffle agréable et plaisant, et on accepte vite l’invitation du jeune facteur à suivre des sentiers inexplorés où le plaisir n’est jamais très loin du danger.

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Facteur pour femmes. Didier Quella-Guyot (scénario). Sébastien Morice (dessin et couleurs). Bamboo. 120 pages. 18,90 €

Les 5 premières planches :

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