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Le 13 avril 1946, la conseillère municipale Marthe Richard gagne son surnom de « veuve qui clôt » en faisant voter la fermeture de tous les établissements vivant de la prostitution, d’abord dans Paris puis dans la France entière. Ses arguments semblent imparables à l’époque : alors que la constitution en cours de rédaction réaffirme la dignité de l’Être humain et donne le droit de vote aux femmes, le temps est venu de moraliser certaines pratiques publiques. La jeune IVe République met donc un terme à l’octroi des certificats de tolérance délivrés aux maquerelles des maisons closes et renonce du même coup à la perception des taxes mirifiques encaissées sur les recettes de ces établissements.

En dix saynètes présentées chronologiquement, Laurent de Sutter et Agnès Maupré se chargent de nous montrer que cette loi Marthe Richard ne constitue qu’un jalon de l’Histoire de la prostitution, véritable fait sociétal écartelé, dès ses origines, entre deux considérations. Soit elle est condamnée au nom d’une morale tantôt chrétienne, tantôt féministe, ou acceptée donc encadrée pour tenir compte de la place prégnante de la sexualité chez l’homme.

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Le code Hammourabi, attestant de l’existence d’un statut légal de la prostitution en Mésopotamie au milieu XVIIIe siècle avant JC.

De la Grèce classique, grâce au législateur athénien Solon (VIe s av JC), nous parviennent les premières tentatives d’intégrer la prostitution au fonctionnement ordinaire de la société. De véritables bordels publics sont créés pour permettre aux jeunes gens de se purger de leur débordante énergie en assouvissant leurs mâles instincts. Des pornaï (prostituées) à des tarifs calculés pour être à la portée de toutes les bourses, serait-on tenté de dire… Mais dès cette époque, les auteurs insistent sur une autre caractéristique fondamentale de la prostitution : qu’y a-t-il de commun, en effet, entre une anonyme fille de rue, marchandant une passe pour gagner de quoi vivre jusqu’au lendemain, et Aspasie* ou Phryné**, hétaïres (courtisanes) parvenues au temps de leur splendeur à faire oublier leur condition ?

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Dans l’Athènes classique, une loi pour apaiser la cité, et l’opportunité pour quelques rares femmes d’être admises dans les cercles du pouvoir au seul mérite de leur beauté. Vous avez dit phallocratie ?

L’art d’Agnès Maupré nous fait ensuite voyager dans le temps et l’espace pour illustrer d’autres moments de cette évocation historique au moyen de saynètes efficaces, et le plus souvent bien amenées (mentions spéciales pour Rome en 79 et Lyon en 1975). Le Moyen Âge, a priori imprégné de codes moraux façonnés par l’Église, surprend, du moins les comportements de certains membres du clergé dijonnais au XIVe s. De même, l’Espagne catholique des temps modernes a largement intégré la longue période de domination musulmane dans son traitement de la question. Un détour par Rome et la Toscane du XVIe s. rappelle quelle place occupa la courtisane Tullia d’Aragona*** dans les cercles humanistes de la Renaissance. Plus près de nous dans le temps, les auteurs scrutent enfin des horizons géographiques plus lointains. Dans l’Algérie coloniale, les autorités militaires françaises renouent avec l’esprit de Solon : créer des bordels de garnison pour encadrer les pratiques et éviter les désagréments sanitaires. Impossible enfin de passer sous silence le cas du Japon. Si, à partir du début du XVIIe s, le pouvoir shogunal tente de réguler le monde de la prostitution, ce dernier ne se réduit pas aux mythiques geishas et au « monde flottant » des artistes de théâtre et des estampeurs. Là encore, dans l’ombre des courtisanes adulées mais soumises, de nombreuses « filles de mauvaise vie » survivent dans l’indifférence et le mépris.

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La prostitution est nécessaire au maintien du moral des troupes, à condition que les filles à soldats ne transmettent pas de maladies vénériennes.

Le choix d’évoquer en conclusion les luttes des prostituées françaises dans les années 1970 pour la reconnaissance de leurs droits et de leur dignité, permet de raccrocher l’œuvre au débat actuel sur la criminalisation. Une évolution récente échappe ainsi au champ de l’analyse : l’irruption  des grands réseaux mafieux internationaux tirant des revenus juteux de la prostitution, au prix de l’asservissement de leur « personnel » et dans une indifférence glaçante, à peine trouée de temps à autre par un spasme d’indignation.

Le philosophe Michel Foucault avait fait de la place et du traitement réservés aux personnes atteintes de pathologies mentales un baromètre de l’état d’une société. Nul doute que ce raisonnement appliqué à cet autre univers de proscrits qu’est la prostitution, renseigne tout autant le sociologue et l’historien. Cet album rend très accessible une première approche historique de la question et invite à engager la réflexion sous l’angle évident de la tolérance.


* Aspasie est née à Milet vers 470 av JC. Bien que métèque, elle sut gagner par sa beauté puis par son intelligence le cœur et la confiance du stratège Périklès jusqu’à le conseiller sur le plan politique jusqu’à sa mort en 429 av JC ;

** Phryné a vécu au IVe s av JC. Sa beauté légendaire lui permit de faire commerce de ses charmes à des tarifs exorbitants. Elle fut la muse du sculpteur Praxitèle, auteur d’une statue dressée dans le sanctuaire de Delphes, et l’inspiratrice de nombreuses œuvres au XIXe s.

*** Tullia d’Aragona est une écrivaine, philosophe, poétesse et courtisane romaine, auteur d’un dialogue De l’infinité d’amour publié en 1547.


La petite bédéthèque des savoirs T10 – Histoire de la prostitution de Babylone à nos jours. Laurent de Sutter (scénario). Agnès Maupré (dessin). Le Lombard. 80 pages. 10€

Les 5 premières planches :

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