Jhen couv bis

Parmi les héros de Jacques Martin remis à l’honneur par Casterman ces derniers mois, se trouve Jhen, un architecte aventureux vivant au XVe siècle. Ce quinzième tome de la série, scénarisé par Jean-Luc Cornette et Jerry Frissen et dessiné par Paul Teng, explore les confins de l’Europe, dans une région de Transylvanie disputée entre Saxons et Ottomans. Nous avons de nouveau fait appel à Florian Besson, historien médiéviste à l’Université Paris-Sorbonne, pour analyser l’aspect historique de l’album.

Sibiu

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Aujourd’hui située en Roumanie, Sibiu est attestée à partir de la fin du XIIe siècle. Sibiu est à l’origine un village peuplé par des colons allemands installés en Transylvanie. Au nombre de sept, ces villes donnent son nom allemand de Siebenbürgen, les sept cités, à la Transylvanie. Au Moyen Âge, Sibiu est davantage connue sous son nom de Hermannstad, et elle reste exclusivement peuplée par des allemands jusqu’au XIXe siècle. Elle est d’ailleurs le siège de l’Universitas Saxonum, l’assemblée qui défendait les intérêts des Allemands installés dans la région. Dès le XIIIe siècle, c’est l’un des carrefours commerciaux les plus importants d’Europe orientale : plusieurs petites rivières la traversent et des routes majeures la relient aux autres grandes villes de la région. Cette localisation sous-tend le développement urbain et économique de Sibiu, mais en fait aussi une proie tentante pour les différents envahisseurs.

La ville est presque entièrement détruite lors des attaques mongoles de 1241-1242, mais elle est rapidement reconstruite. Au XVe siècle, époque à laquelle se déroule l’album ici commenté, c’est probablement la plus grande cité de Transylvanie. Face à la menace ottomane, la ville se dote d’une triple enceinte, une puissante fortification à laquelle l’image ne rend pas justice. Plusieurs fois assiégée par les Turcs, Sibiu ne fut jamais prise, ce qui lui valut le surnom, attesté notamment dans la correspondance pontificale, de « bastion de la Chrétienté ». Vu l’importance économique et politique de la cité, la route n’est pas bien représentée ici : si les routes pavées restent extrêmement rares, on observe néanmoins, surtout à partir de la fin du XIIIe siècle, une tendance à aller vers des routes plus larges, souvent empierrées. En revanche, l’architecture globale est très bien rendue, avec ce souci du détail qui caractérise l’œuvre de Jacques Martin et de ses continuateurs.

Le manteau de fourrure qu’arbore Jhen peut cela dit faire tiquer : composé visiblement d’hermines, c’est une somptueuse pièce, bien au-dessus des moyens d’un architecte voyageant seul. Notons que Jhen n’en prend guère soin, puisqu’il l’oublie visiblement dans l’auberge de la ville et ne l’arbore plus par la suite…!

Game of Thrones en Pologne

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Le seigneur en question n’est pas attesté. L’action se passe durant l’hiver 1442, et les deux personnages ici mentionnés sont importants. Ladislas III Jagellon a été couronné roi de Pologne en 1434, à l’âge de dix ans seulement. La régence est exercée par l’évêque de Cracovie, et les premières années du règne sont troublées par les après-coups de la révolte des Hussites : Spytek de Melsztyn, noble polonais, proche des courants hussites, se révolte contre la couronne et contre l’Eglise catholique, très puissante en Pologne. Il meurt en 1439, et c’est au même moment que Ladislas III, désormais majeur, assume l’exercice du pouvoir. En 1440, Ladislas III est couronné roi de Hongrie, le roi précédent étant mort sans héritier en âge de régner. Cette fusion des deux couronnes est capitale, car elle donne les moyens au souverain de faire face à la pression des Ottomans.

Cette pression s’est en effet lentement mais sûrement accrue en Occident. En 1395, la papauté a organisé une grande croisade, rassemblant les Hongrois et divers princes européens : mais cette coalition a subi une très lourde défaite à Nicopolis, le 25 septembre 1396. Cet échec laisse le champ libre aux Ottomans, qui poussent leur avantage dans les Balkans pendant les trente années suivantes. Le sultan Mourad II annexe la Serbie en 1439, puis la Thessalie et l’Epire. Ces conquêtes redessinent la carte politique de l’Europe balkanique : Constantinople est de plus en plus isolée, ce qui annonce sa chute en 1453, l’Albanie passe sous la tutelle ottomane, Venise, en revanche, rejoint les coalitions anti-Turcs après la prise de Thessalonique, pendant laquelle de nombreux Vénitiens sont tués par les Turcs. Plus puissants que jamais, les Ottomans multiplient les raids dans toute l’Europe orientale, mettant à feu et à sang les campagnes polonaise et hongroise. Le pape, Eugène IV, appelle à une nouvelle croisade, et accepte de soutenir la candidature de Ladislas III à la couronne de Hongrie en échange de son soutien dans cette guerre contre les Turcs.

Ladislas III est désavantagé par son jeune âge, mais il s’appuie sur un soldat professionnel, Jean Huniyadi, ici désigné par l’aubergiste sous son nom latin de Ioan Corvin. Voïvode de Transylvanie, Jean soutient l’autorité de Ladislas, qui le nomme commandant de Belgrade et chef militaire de la région du Bas Danube. Le titre évoqué ici, « général », est évidemment un anachronisme, Ioan Corvin étant officiellement « capitaine des parties inférieures » – comprenons des parties sud du pays. Corvin prône une stratégie plus agressive contre les Turcs, stratégie qui est plusieurs fois couronnée de succès ; on peut penser que la « mission diplomatique » évoquée ici renvoie à la préparation de la campagne du printemps. Quelques semaines seulement après l’histoire racontée dans cette bande dessinée, Corvin remporte une grande victoire sur les Ottomans, tout près de Sibiu – c’est la bataille d’Hermannstadt, livrée en mars 1442. Quelques semaines plus tard, il remporte une autre victoire importante dans le défilé des Portes de Fer, où se passe l’action de la bande dessinée.

Ces deux victoires, qui participent de ce qu’on appelle « la longue campagne », poussent le sultan Mourad II à signer, en 1444, une trêve de dix ans. Mais les chrétiens, poussés par le pape, ne respectent pas cette trêve. En novembre 1444, lors de la bataille de Varna, le jeune roi Ladislas III est tué et les troupes polonaises et hongroises vaincues. Le trône de Pologne, après un long interrègne, passe à l’oncle de Ladislas, Casimir IV Jagellon ; la couronne de Hongrie passe au fils posthume d’Albert II, mais c’est Jean Corvin qui exerce la régence jusqu’en 1456. Il s’impose comme l’homme fort du pays, et c’est donc en toute logique que son fils Mathias Corvin sera élu roi de Hongrie en 1458.

C’est en forgeant…

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Les éléments matériels, de la forme conique du seau aux diverses armes et armures des Turcs, sont ici particulièrement bien rendus. Les troupes turques sont composées d’akindjis, des cavaliers légers qui ne touchent d’autre rémunération que le pillage qu’ils font, et surtout de janissaires. Les janissaires, du turc yeniçeri, nouvelle troupe, sont un corps d’esclaves-soldats qui apparaît durant le XIVe siècle, généralement composé d’anciens chrétiens capturés dans les Balkans et emmenés à Istanbul. Ce processus devient peu à peu un système qu’on appelle devshirme. Au terme d’un long entraînement, les jeunes hommes, convertis à l’islam, deviennent des fantassins d’élite, qui forment le noyau dur de l’armée ottomane et servent également de garde personnelle au sultan. Dans la pure tradition des esclaves-soldats dans le monde musulman médiéval, de nombreux janissaires accèdent aux plus hautes charges de l’administration impériale, y compris à la fonction vizirale, qui en vient à être intégralement monopolisée par eux. Sur le modèle des Mamelouks du Caire, les janissaires deviennent de plus en plus puissants au fil des siècles, ce qui conduira à leur suppression violente au début du XIXe siècle.

Les janissaires sont organisés par petits groupes, nommés orta, généralement composés d’une cinquantaine de soldats. Chaque orta est dirigé par un çorbacı, littéralement « homme de la soupe », un officier qui est nommé par le commandement de l’armée régulière, sans être lui-même un janissaire. Cette différence de statut est clairement marquée dans son costume : manteau rouge et armure dorée. Son titre renvoie à la tradition nomade turque, dans laquelle le chef est avant tout celui qui est capable de nourrir ses hommes. Les sous-officiers portent eux aussi des titres qui veulent dire « cuisinier » ou encore « maître des arrières-cuisines » ; notons que ce phénomène qui lie étroitement la distribution de nourriture et l’autorité politico-militaire n’est pas propre au monde islamique, le terme de lord venant d’un mot anglais signifiant « celui qui donne du pain ».

Le forgeron du village pillé par les Turcs tente ici de négocier sa survie en offrant de passer à l’ennemi. De telles pratiques sont fréquentes au Moyen Âge, en particulier dans ces sociétés de frontière qui voient se côtoyer, parfois pendant plusieurs siècles, les cultures et les pouvoirs. Même si les deux grandes religions monothéistes que sont l’islam et le christianisme se méfient en profondeur des apostats, elles encouragent aussi les conversions, et les cultures qu’elles imprègnent sont donc promptes à accueillir des hommes venus de l’autre camp. Surtout lorsque ceux-ci sont porteurs de savoirs aussi techniques et utiles que peut l’être un forgeron. Les forgerons font en effet partie des élites rurales au Moyen Âge ; souvent mobiles, se déplaçant de village en village, le forgeron jouit d’un statut particulier, dans lequel joue à la fois l’importance cruciale de son travail, la force physique considérable qu’il demande, et d’anciennes superstitions païennes liées au travail du métal et au feu de la forge. Le travail du fer est pensé comme le travail le plus noble et le plus méritoire qui soit, et nombreux sont les patronymes qui viennent de là – Faber, Faure, Favre, Fabre en français, Smith ou Schmidt en anglais et en allemand… ou, en breton, Le Goff, comme se plaisait à le faire remarquer l’historien du même nom. Tout ça se mêle pour faire du forgeron une personne importante à l’échelle locale, que les militaires vont souvent tenter d’épargner – on retrouve d’ailleurs dans de nombreuses cultures l’interdit de tuer le forgeron. Reste, ici, une inconnue : dans quelle langue le forgeron plaide-t-il pour sa vie ? Les sociétés de frontière sont très souvent marquées par un fort plurilinguisme, et il n’y a donc rien d’impossible à ce que le forgeron parle quelques mots de turc ottoman – le çorbacı n’ayant, lui, aucune raison de parler hongrois.

Fierté du seigneur

Jhen p.23

Un commentaire rapide sur ces cases. Le jeune seigneur, Gerwulf, irrité par l’arrogance de Jhen, marque clairement sa supériorité sociale sur ses hommes : eux sont vêtus de cuir bouilli, une protection efficace mais surtout peu chère, tandis qu’il arbore une armure de plates. Ce n’est pas encore l’armure de plates complète du XVIe siècle : il porte encore une cotte de mailles qui lui couvre les fesses et les jambes. Mais la cuirasse gagne en épaisseur, les bras et les jambes sont protégées par des plaques métalliques rivetées – on distingue bien les rivets sur les bras – et, surtout, le casque s’ajuste étroitement grâce à un gorgerin. A quelques exceptions près, Jhen et le seigneur sont rasés de près, ce qui est une pratique de l’aristocratie et des élites intellectuelles pendant la plus grande partie du Moyen Âge.

Quant à sa réaction proprement dite, elle est à la fois logique et parfaitement normale pour un seigneur médiéval. Notons d’abord que Jhen vouvoie les seigneurs, qui eux le tutoient. Le tutoiement est la façon habituelle de s’adresser à un égal ou à un inférieur, tandis que le vouvoiement est utilisé, au moins depuis l’époque carolingienne, pour marquer le respect ou la soumission. Jhen s’est permis de donner son avis plusieurs fois, et d’une façon fort impertinente, à Gerwulf, qui a d’autant plus besoin de faire la preuve de son autorité qu’il ne gouverne qu’en l’absence de son frère aîné. Si les pratiques politiques médiévales mettent de fait l’accent sur le conseil et les échanges de points de vue, c’est uniquement entre égaux, entre nobles ; Jhen cumule ici plusieurs défauts – il est jeune, visiblement non-noble, pas armé, et étranger – qui rendent ses interventions non désirables, et même dangereuses. L’accusation de Gerwulf n’a en effet rien de ridicule : Jhen attaque bien son autorité, et donc l’ordre social tout entier, lorsqu’il met en doute la pertinence de ses décisions. Critiquer le pouvoir, au Moyen Âge, c’est le trahir, car le pouvoir demande l’assentiment de ses sujets et non pas leur avis. Jhen mérite donc amplement son châtiment – auquel, que le lecteur se rassure, il échappera de justesse.

 Sur le pont du Danube…

Jhen p.26

Il s’agit du Pont de Trajan, dit aussi Pont des Portes de Fer. Trajan, empereur romain de 98 à 117 ap. J.-C., fit construire ce pont par l’architecte Apollodore de Damas, qui réalisa aussi les thermes et l’odéon de Trajan. Selon Dion Cassius, ce pont surpassait toutes les autres constructions faites par Trajan, et il est représenté sur la colonne Trajane. Le pont fut construit entre 103 et 105 ap. J.-C., dans le contexte des guerres daciques engagées par l’empire romain. D’une longueur de plus de mille mètres, ce pont était à l’époque le plus long pont du monde, et il le resta pendant plusieurs siècles. Mais le pont lui-même ne fut fonctionnel que pendant très peu de temps : quelques années après sa construction, l’empereur Hadrien, successeur de Trajan, fit démanteler la superstructure en bois, pour empêcher que des barbares venus du nord ne puissent envahir l’empire. La destruction du pont participait donc du repli défensif de l’empire et de l’arrêt des conquêtes, matérialisés par la construction du mur d’Hadrien en Angleterre et du limes en Germanie. On retrouve relativement souvent ce genre de dynamiques : Constantin fait ainsi construire un immense pont, long de plus de deux kilomètres, sur le Danube en 328, mais le pont est très vite détruit et en 367 l’empereur Valens, lors de sa campagne contre les Goths, dut traverser le fleuve avec un pont de bateaux.

Les vingt piliers de pierre du Pont de Trajan restèrent en état à travers les siècles et étaient plus ou moins visibles en fonction des crues du Danube. Il en restait encore seize en 1932, et il y en a encore douze aujourd’hui.

La remarque du seigneur médiéval n’a ici rien de surprenant : les ruines romaines étaient connues et admirées depuis longtemps en Occident, qu’elles soient réappropriées, comme les Arènes de Nîmes, devenues un château fort féodal, ou conservées, comme le forum romain, préservé par la papauté puisque symbole de la grandeur de la Ville éternelle. Sa remarque géographique, en revanche, est anachronique : le Moyen Âge occidental pense en effet que le monde est divisé en trois continents, l’Europe, l’Afrique, et l’Asie, selon le modèle du « T dans l’O » que l’on retrouve dans les cartes. En parlant de la puissance de Rome, un homme du Moyen Âge aurait donc fait remarquer qu’elle s’étendait sur les trois continents, et pas sur trois continents, l’absence du pronom défini sous-entendant qu’il y en a d’autres…

On perçoit bien la difficulté posée par les fleuves, puisque Jhen va devoir construire un pont de cordes pour permettre aux troupes hongroises de franchir le fleuve. Au Moyen Âge, les ponts sont très rares. À Paris même, exceptés les trois ponts qui reliaient l’île de la Cité aux rives adjacentes, il n’y a qu’un seul pont avant la fin du XVIe siècle. Les ponts coûtent chers et sont souvent emportés par les crues, de sorte que l’on préfère utiliser des ponts de bois temporaires, moins solides mais moins coûteux à reconstruire, ou des bacs – dans la bande dessinée, les Ottomans ont détruit le seul bac permettant de franchir le Danube. Toute l’intrigue de l’album tourne autour de ce fleuve qu’il faut franchir : le rythme lent de l’histoire nous rappelle dès lors utilement à quel point les fleuves ont pu être des obstacles, imposant des parcours et des rythmes, bien avant que l’homme ne prétende devenir maître et possesseur de la nature…

 

Jhen tome 15 – Les Portes de Fer. Jerry Frissen (scénario). Paul Teng (dessin). Casterman. 48 pages. 11,50€

Les 5 premières planches :

 

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