Un nouvel album a été soumis au jugement de Florian Besson, historien médiéviste à l’Université Paris-Sorbonne : le Stupor Mundi de Néjib, sorti il y a peu chez Gallimard. Sous un dessin épuré que rehaussent de simples aplats de couleur, Néjib y met en scène un savant arabe, Hannibal Qassim el Battouti, venant se mettre au service de l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen. Derrière les expériences d’optique du savant, se jouent rien de moins que l’invention des techniques à l’origine de la photographie et l’explication d’un des grands mystères de la chrétienté… Un récit haletant qui, de plus, repose sur de sérieuses recherches historiques.

Castel del Monte, le château mystère

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Stupor Mundi, p.27

Construit pendant le règne de l’empereur Frédéric II Hohenstaufen, à l’ouest de Bari, dans les Pouilles, le Castel del Monte est, à bien des égards, profondément original : il ne comporte ni douves ni pont-levis (comme on le voit bien sur cette image), et les meurtrières des tours sont trop étroites pour pouvoir être utilisées, ce qui laisse penser qu’il n’a jamais eu de rôle défensif – à proprement parler, il ne s’agit donc pas véritablement d’un château. Sa nature reste mystérieuse : la somptuosité des décorations ou la taille des pièces d’habitation ont pu faire penser qu’il s’agissait d’un palais princier, utilisé pour des fêtes. En 1246, Frédéric II y célèbre ainsi le mariage de sa fille bâtarde, Bianca. On a également dit qu’il s’agissait d’une résidence de chasse, mais aucun élément ne vient véritablement appuyer cette idée.

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Le bâtiment est surtout célèbre pour les nombreux symboles qu’il met en œuvre : la forme octogonale, peut-être empruntée au Dôme du Rocher de Jérusalem, est en effet une figure clé de l’époque, puisqu’elle unit le carré, symbole de la terre, et le cercle, symbole du ciel. De plus, la couronne impériale est elle-même octogonale : on peut penser qu’il s’agit donc ici d’une gigantesque couronne de pierre. Enfin et surtout, tout le château est construit en fonction d’éléments astronomiques : des statues regardent vers l’endroit où le soleil se lève lors des solstices d’été ou d’hiver ; lors de cette date, l’ombre des tours dans la cour dessine un rectangle qui correspond exactement au nombre d’or. C’est cette profusion d’éléments symboliques, liés à l’une des grandes sciences du temps, l’astronomie, qui a fait dire à plusieurs historiens que le château jouait peut-être le rôle de « temple du savoir » abritant les grands esprits du temps. C’est cette hypothèse que reprend ici Néjib.

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Ce qui est certain, par contre, c’est que le château n’est pas terminé à l’époque : initiée vers 1240, sa construction dure une vingtaine d’années – Frédéric II ne le verra jamais terminé, puisque lui-même meurt en 1250.

 

L’ascension des savants

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Stupor Mundi, p.37

Les personnages présentés ici sont fictifs, mais cela n’empêche pas d’en proposer un commentaire intéressant. L’histoire racontée par Néjib se déroule sous le règne de Frédéric II, et après son retour de croisade, donc entre 1230 et 1250. Or ce second tiers du XIIIe siècle est marqué par un profond renouvellement des connaissances, sous l’effet de l’essor des universités et de l’influence des textes arabes. Notons que toutes ces figures sont des hommes : le savoir est exclusivement masculin à l’époque. On ne le voit pas vraiment dans l’album, mais il faut également préciser que tous sont des clercs : il faut appartenir à l’Église pour recevoir un enseignement de qualité. Enfin, si les Italiens dominent, on note aussi la présence d’un Anglais et d’un Lyonnais – Lyon fait encore partie du Saint-Empire romain germanique.

Parmi ces six savants, deux sont des médecins : ils ont probablement été formés à Montpellier, dans l’école qui a obtenu, en 1220, un monopole d’enseignement de la médecine. Frédéric II est notamment connu pour avoir autorisé des dissections humaines, jusque-là regardées d’un mauvais œil par l’Église.

Gattuso, au centre-gauche, se définit comme bibliothécaire et traducteur : les deux fonctions sont cruciales à cette époque, qui voit se multiplier les traductions, notamment de textes arabes. Frédéric II, très attaché aux sciences et lui-même bon arabisant, finança plusieurs traductions.

Deux se définissent également comme alchimistes : le terme lui-même dérive de l’arabe al-kymya, la science des quantités. Associée, pour nous, à une pratique obscure tirant vers la superstition, l’alchimie est à l’époque une discipline scientifique, visant à travailler sur les métaux. Au XIIIe siècle, le grand mouvement de traduction des textes arabes dynamise ce champ de recherches : Michel Scot, Albert le Grand, Roger Bacon quelques années plus tard, sont de grands alchimistes. En 1243, Philippe de Tripoli traduit le Secret des secrets, faussement attribué au médecin arabe Rhazès, un texte qui va avoir une énorme influence.

L’astrologie n’est pas, à la différence de l’astronomie et de l’alchimie, considérée comme une science : elle est même en théorie condamnée par l’Église, ce qui n’empêche pas les savants et les puissants du temps d’y attacher un grand prix. Frédéric II, notamment, est influencé par Michel Scot, savant écossais, et entretient plusieurs astrologues à sa cour.

Le dernier personnage est géomètre et grammairien : étrange association à nos yeux, assez logique pour la période médiévale, la grammaire étant considérée comme la science de base, celle qui forme l’esprit à la logique et le prépare à recevoir de nouvelles connaissances. Plutôt que comme géomètre, un homme de l’époque se serait probablement présenté comme mathématicien – ainsi de Fibonacci.

Le seul qui n’est pas à sa place ici est Balthasar : si l’on connaît évidemment des peintres à l’époque, ceux-ci ne sont pas encore véritablement considérés comme des artistes, une notion qui n’émergera que plus tard. Quant au terme de dramaturge, il s’agit d’un anachronisme, le théâtre médiéval ne connaissant pas cette fonction – même si certains chercheurs, comme Henri Rey-Flaud, ont pu plaider pour que l’on parle de dramaturgie médiévale.

 

Bibliothèques médiévales

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Stupor Mundi, p.203

 

Dans un joli clin d’œil au Nom de la Rose d’Umberto Eco, Néjib met en scène, pendant quelques pages, la recherche d’un livre perdu dans une bibliothèque. Aussi louable que soit sa volonté de présenter un Moyen Âge inventif, dynamique, ouvert sur la science et l’expérimentation, l’auteur se laisse quelque peu emporter par son enthousiasme ici : à cette époque, la plus grande bibliothèque de la chrétienté est probablement celle de l’abbaye du Mont-Cassin (à Cassino dans le Latium, en Italie), et elle ne comporte « que » trois mille volumes au maximum. En outre, aucune bibliothèque n’aurait pu comporter d’étagères aussi hautes : toutes servent en effet surtout d’ateliers de copie (des scriptoria), ce qui suppose un très bon éclairage, et donc de larges fenêtres dans les murs. Du coup, les étagères étaient placées perpendiculairement aux murs, pour bénéficier de la plus grande quantité possible de lumière. Le système des étagères parallèles aux murs, représenté ici, n’apparaît qu’au XVIe siècle, notamment en Espagne.

 

Les Assassins

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Stupor Mundi, p.78

Dans la bande dessinée, El-Ghoul, le garde du corps de la jeune fille du personnage principal, est un ancien « Assassin ». Le terme lui-même vient de l’arabe, probablement pas de haschisch, comme on le dit souvent, mais peut-être plus de asâs, « fondement ». Les Assassins, aussi appelés les Nizârites (partisans de l’imam Nizar) ou encore les Bâtiniens (de l’arabe bâtin, caché), sont l’une des grandes figures du Moyen Âge, très présents dans les fictions contemporaines. Vers la fin du XIe siècle, Hasan ibn Sabah, un chiite ismaélien, profite des graves troubles géopolitiques du temps pour conquérir de vastes territoires autour de la forteresse d’Alamut. Ses successeurs utilisent notamment l’assassinat politique pour consolider leurs intérêts et étendre leur réputation : les sources latines, rédigées lors des croisades ou dans les États latins d’Orient, les mentionnent très souvent, en soulignant notamment l’emprise très forte que leur chef exerce sur eux. Frappant à la fois les émirs sunnites – Saladin est plusieurs fois attaqué par eux – et les seigneurs chrétiens (Raymond II de Tripoli ou Conrad de Montferrat), les Nizârites disparaissent lors de la conquête mongole.

 

La lutte du sacerdoce et de l’Empire

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Stupor Mundi, p.219

Le pape peut ici être Grégoire IX ou Innocent IV ; il est représenté portant la tiare pontificale, symbole de son pouvoir spirituel et temporel. Autour de lui, des membres du clergé, notamment un évêque et des cardinaux, reconnaissables à leurs chapeaux plats, le galero : son utilisation est imposée précisément par Innocent IV, lors du concile de Lyon (1245). Au cours de son règne, Frédéric II fut très souvent opposé à la papauté. L’opposition entre le pape et l’empereur remonte à la réforme grégorienne (1073) : l’enjeu est de savoir lequel de ces deux pouvoirs, qui se définissent tous deux comme universel, l’emportera sur l’autre. C’est ce qu’on appelle la lutte du sacerdoce et de l’empire. Comme on le voit très bien ici, la querelle se déploie autour d’éléments symboliques : qui peut convoquer qui, qui doit aider qui à descendre de cheval, etc. Ce conflit provoque de graves troubles dans l’empire, notamment en Italie : les partisans de l’empereur (les gibelins) s’opposent, parfois au sein d’une même commune, aux partisans du pape, les guelfes. Frédéric II fut lui-même excommunié deux fois, notamment pour avoir trop tardé à partir en croisade ; sa maîtrise de l’arabe, ses bonnes relations diplomatiques avec des seigneurs musulmans, sa volonté de multiplier les expériences scientifiques sur des sujets parfois considérés comme hérétiques, jouèrent dans sa mauvaise réputation : le pape Grégoire IX le surnomma « l’Antéchrist ». En 1245, le pape Innocent IV fuit Rome et, à Lyon, dépose Frédéric II, allant jusqu’à proclamer une croisade contre lui ; Frédéric meurt avant d’avoir obtenu la résolution de ce conflit.

 

Arts martiaux du Moyen Âge

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Stupor Mundi, p.133

En montrant ce combat entre Frédéric II et Herman von Salza, grand maître des Chevaliers Teutoniques et fidèle allié de l’empereur, Néjib rappelle d’abord que les chevaliers médiévaux sont des combattants professionnels, qui ont donc besoin de s’entraîner fréquemment. Surtout, avec cette page, Néjib prouve à nouveau son sens du détail, de la précision et sa volonté de proposer une bande dessinée à la pointe de la recherche historique actuelle. Plusieurs historiens et archéologues s’attachent en effet depuis quelques années à étudier les arts martiaux historiques européens (AMHE), en particulier dans le domaine de la lutte et de l’escrime. On peut citer, en particulier, la thèse récente de Daniel Jaquet, soutenue en 2013. A mi-chemin entre l’histoire, la reconstitution historique et l’archéologie expérimentale, ces études renouvellent notre vision de la guerre médiévale en soulignant la grande technicité des gestes du combat. Le plus ancien traité connu date de 1300, donc un demi-siècle après les événements abordés dans la BD ; c’est surtout au XIVe siècle que sont rédigées plusieurs dizaines de traités d’escrime, souvent très longs, qui étudient les divers mouvements possibles en fonction de l’arme utilisée. Le style même du dessin évoque les illustrations de ce genre de textes, ce qui souligne la bonne connaissance qu’a l’auteur de cette littérature.

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Extrait du traité d’art martial Flos Duellatorum composé par l’italien Fiore dei Liberi entre 1407 et 1410.

Stupor Mundi. Néjib (scénario et dessins). Gallimard. 284pages. 26€

Les 5 premières planches :

 

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