Kennedy(s) : la fresque saisissante d’une dynastie politique américaine

Cet album massif, fruit du travail de recherche colossal mené par Philippe Pelaez et Bernard Khattou, retrace la trajectoire exceptionnelle de la famille Kennedy, depuis l’ascension sociale de Joe Patrick Kennedy (1888-1969) jusqu’à l’onde de choc provoquée par l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, devenu en 1960 le 35e président des États-Unis.
Le patronyme Kennedy appartient au mythe de l’Amérique, qui s’est cristallisé le 22 novembre 1963 lorsque John Fitgerald Kennedy (JFK) est assassiné à Dallas dans des circonstances particulièrement troubles qui ont alimenté de multiples théories du complot et généré une abondante littérature. Du côté du cinéma, Olivier Stone transpose l’enquête dans JFK (1991), qui s’appuie sur l’ouvrage du procureur de district Jim Garrison, lequel remet en cause les conclusions de la commission Warren constituée par Lyndon Johnson après la mort du 35e président des États-Unis. Plus récemment, Parkland (2013) de Peter Landesman, du nom de l’hôpital où est transporté Kennedy, se focalise sur les événements du 22 novembre. Le neuvième art investit également le mythe, à l’image de la trilogie Les dossiers Kennedy des néerlandais Mick Peet et Erik Varekamp (Dargaud, 2018-2022), des albums qui explorent la trajectoire individuelle de JFK (Ils ont fait l’Histoire T.18 : Kennedy de Sylvain Runberg et Damour, chez Glénat) ou de son assassinat (Jour J T5 : Qui a tué le président ? de Colin Wilson et Jean-Pierre Pécau, chez Delcourt).
Impressionnant travail de documentation
S’il investit ainsi un terrain déjà largement exploré, Kennedy(s) se distingue par deux aspects des œuvres déjà existantes. D’une part, l’album résulte de l’impressionnant travail de documentation réalisé par le scénariste Philippe Pelaez. Ce dernier, qui est par ailleurs professeur d’anglais au lycée, s’est plongé pendant des mois dans l’abondante production bibliographique – plus de 350 livres –, radiophonique et cinématographique consacrée aux Kennedy. D’autre part, le récit s’intéresse bien davantage à la trajectoire collective de cette famille qu’à l’ascension individuelle de JFK, qui n’est d’ailleurs pas le personnage central de l’album. Kennedy(s) n’est donc pas la simple adaptation d’un livre ou d’une théorie quelconque sur l’assassinat de JFK, mais une synthèse beaucoup plus vaste dont l’ambition est de revenir à la source du mythe.

Joseph Patrick Kennedy
« Je cherchais le fils, et j’ai trouvé le père » affirme Philippe Pelaez dans la postface de l’album. Kennedy(s) retrace tout d’abord l’ambition d’un homme, Joseph Patrick Kennedy (dit « Joe »), « petit-fils d’immigrés irlandais […] homme cynique, odieux, terriblement pragmatique, capable de frayer avec les hommes les plus puissants comme avec les plus ambigus, naviguant à l’instinct dans les plus hautes sphères du pouvoir comme dans les milieux interlopes » comme le décrit le scénariste. Ce personnage romanesque – qui décède après avoir survécu à 4 de ses 9 enfants – ouvre et referme l’album et constitue l’acteur central de cette histoire par sa volonté de hisser sa famille au sommet de la vie politique américaine. Par son cynisme, son sens des affaires et de la politique, il surmonte ainsi le double handicap de son ascendance irlandaise et de sa confession catholique, dans un pays gouverné par les WASP. Le prologue cerne de façon glaçante le personnage de Joe en représentant lobotomie de sa fille Rosemary (1918-2005), affectée d’un léger retard mental. Cet épisode méconnu est ainsi présenté comme le « péché originel » de la famille Kennedy et le symbole de l’arrivisme de Joe, déterminé à ce que la fragilité de sa fille n’entache pas la réputation familiale et la carrière de ses garçons.


Au nom du père
À la manière d’une tragédie grecque dont on connaît déjà l’issue, le récit est scandé en trois grands actes. Le premier, baptisé « Au nom du père », revient sur les origines du clan et l’ascension sociale exceptionnelle de Joe Kennedy, depuis la diaspora irlandaise de Boston jusqu’à Hollywood, où il devient un producteur redouté. L’album détaille les relations de Joe avec les stars du show-biz et sa manière de tisser des relations dans le monde politico-économique : il fait notamment partie des soutiens Franklin Delano Roosevelt, qui le place à la tête de la Securities and Exchange Commission après son élection à la présidence. Le récit n’omet cependant pas de revenir sur l’intérêt de Joe pour le nazisme dans les années 1930, qui se manifeste notamment lorsqu’il devient ambassadeur des États-Unis au Royaume-Uni. Soutien d’une politique d’apaisement, il prend position contre l’entrée en guerre des États-Unis, ce qui lui vaut un discrédit politique à Washington. Le récit explore également les relations entre Joe et son épouse Rose Élisabeth Fitzegarld, gardienne de l’identité catholique de la famille qui doit supporter les relations extra-conjugales de son époux.


Au nom des fils
Le deuxième acte, « Au nom des fils », manifeste le report des ambitions politiques de Joe Kennedy sur ses fils Joe Junior (1915-1944) et John (1917-1963). Ce dernier grandit dans l’ombre de son aîné, qui apparaît plus brillant et plus vigoureux, là où JFK souffre de problèmes de santé (problèmes de dos, maladie d’Addison) qui le tourmentent toute sa vie. On suit notamment l’engagement dans la guerre des deux frères. D’abord déclaré inapte, John Fitzegarld est finalement incorporé dans l’armée américaine après l’intervention de son père. Il est mobilisé dans le Pacifique où il se distingue par sa bravoure. La famille Kennedy est cependant bouleversée par la mort en 1944 de Joe Junior lors d’une opération risquée – pour laquelle il s’est porté volontaire, peut-être par jalousie après les distinctions obtenues par son cadet – baptisée « Code Anvil » qui vise à bombarder le canon géant V3 développée par l’armée allemande. Au-delà de la relation entre les deux frères, l’album s’arrête aussi sur Kathleen Kennedy (1920-1948) et sa vie en Angleterre. Kathleen se marie avec l’aristocrate britannique William Cavendish contre l’avis de sa famille, en raison de la religion protestante de son prétendant. Les échanges reconstitués entre Kathleen et JFK après la mort de leur frère aîné font partie des passages touchants de l’album, et on comprend la douleur de John lorsqu’il apprend le décès de sa cadette dans un accident d’avion en 1948. Après la mort de Joe Junior, c’est sur JFK que repose l’ambition paternelle. Jusqu’alors dilettante et coureur de jupons, JFK est élu à la Chambre des représentants dès 1946. C’est le début d’une ascension politique de quinze ans qui l’emmène à la présidence des États-Unis. En parallèle, JFK se marie en 1953 avec Jacqueline (« Jackie ») Bouvier : l’album prend le temps de s’arrêter sur la relation complexe de ce couple people.


Comme attendu, la troisième partie « Au nom des autres » est consacrée à l’assassinat de JFK et à l’enquête autour autour de cet événement. Par l’intermédiaire de dialogues et des flash-back, le récit décortique les différentes hypothèses, présente la Commission Warren et les multiples failles de son enquête, sans prendre de position définitive. L’exercice, délicat, est dans l’ensemble réussi, même si certains passages s’avèrent plus difficiles à suivre en raison de la complexité des faits exposés. Le lecteur attentif et désireux d’obtenir une synthèse sur l’épais mystère qui entoure l’assassinat de JFK trouvera satisfaction.

Pour mener à bien la tâche colossale de donner vie à un récit d’une aussi grande amplitude, Bernard Khattou opte pour un découpage en gaufrier classique et un dessin réaliste en noir et blanc réalisé au trait, bien adapté à ce type de récit. À cet égard, Kennedy(s) s’inscrit dans la continuité de La Bombe (Didier Alcante, L-F Bollée et Denis Rodier), succès d’édition également publié chez Glénat en 2020. L’objectif est d’abord d’assurer la lisibilité du récit. Le dessinateur a mené un travail soigneux pour reconstituer costumes, bureaux, navires de guerre et rues des grandes métropoles américaines notamment celles de Dallas dans la dernière partie). Les visages des principaux protagonistes sont globalement ressemblants, même si la multiplicité des personnages peut introduire quelques confusions.
Dans un genre documentaire qui a le vent en poupe chez les éditeurs, Kennedy(s) se distingue par son ambition et sa densité, ainsi que par sa capacité à embarquer le lecteur dans un récit vivant et incarné, là où d’autres albums demeurent trop secs et simplement explicatifs. Cette reconstitution rigoureuse nous fait (re)découvrir le destin de la plus célèbre des familles politiques américaines, qui est intimement liée à
l’histoire des États-Unis.
Kennedy(s). Philippe Pelaez (scénario). Bernard Khattou (dessin). Glénat. 528 pages. 38 euros.
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Florian Moine
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Thierry Lemaire






