Kid Francis, l’élan brisé d’un boxeur prodige dans l’entre-deux-guerres

L’idéologie nazie, s’il fallait encore une preuve, n’a épargné personne, pas même le monde du sport. Rino Della Negra, footballeur du Red Star, fusillé au Mont-Valérien le 21 février 1944, Alfred Nakache, nageur toulousain, déporté et revenu des camps, Victor “Young” Perez, boxeur, plus jeune champion du monde, lui ne reviendra jamais de déportation. Marius Rivière et Grégory Mardon s’intéressent à Kid Francis, alias François (Francesco) Buonagurio, lui aussi un sportif victime du nazisme.
Avec Kid Francis, Rivière et Mardon ne se contentent pas de retracer le parcours d’un sportif victime de la barbarie nazie. Ils font bien plus. Ils nous plongent dans le Marseille des années 1920 et 1930, à l’aube de l’entre-deux-guerres, période dorée pour la boxe française et internationale, au cœur des Années folles. Ce mélange parfaitement maîtrisé des deux thèmes est brillant, poignant et profondément émouvant.

Né en 1906, enfant du Vieux-Port, Francesco Buonagurio – au prénom bientôt francisé – grandit dans l’un des quartiers les plus pauvres de la cité phocéenne. Son père est marqué par la Première Guerre mondiale, sa mère se bat au quotidien pour faire vivre la famille, tandis qu’un oncle omniprésent fait peser une ombre durable sur son destin. Le salut vient d’une rencontre. Alors cireur ambulant, Francesco croise la route de Rodolphe Pollack, bijoutier, qui le met en relation avec celui qui deviendra son entraîneur et mentor : Lisanti. Petit par la taille (1,64 m pour 53 kg), très jeune (à peine 16 ans), le gamin impressionne par sa fraîcheur, son innocence et surtout son punch. Pollack ne s’y trompe pas. Quatre ans plus tard, Kid Francis est champion de France. Il échoue malheureusement dans sa quête du titre européen, mais bat le champion du monde en titre au Madison Square Garden. Une ascension fulgurante, avant un retrait tout aussi rapide, plombé par des managers peu scrupuleux et par l’influence toxique de son oncle. Un gâchis. Car la boxe des années 1920-1930, notamment aux États-Unis, est alors un véritable spectacle de masse.

L’essor des grandes villes et des salles mythiques accompagne des combats d’une violence extrême, gangrenés par les promoteurs véreux, les matchs truqués et les paris clandestins arrangés avant même le premier coup. Pour beaucoup de boxeurs, leur sport est une échappatoire sociale, mais au mépris de leur santé et pour des cachets perçus souvent dérisoires. En Europe, le sport est moins brutal, mais reste un combat. L’’élégance du geste fait rapidement de ces athlètes des héros aimés par un large public, pris entre classes populaires et élites, tradition et modernité, besoin de reconnaissance et exigences d’un public avide de spectacle.

Avec un palmarès de 104 victoires, 14 nuls et 16 défaites, Kid Francis fréquente le Tout-Hollywood (Joséphine Baker, Charlie Chaplin…) et semble ignorer le krach boursier et la montée de la menace nazie. Ami de Marcel Pagnol ou de Maurice Chevalier, présents régulièrement à ses combats, le jeune boxeur voit sa chute provoquée par sa propre famille, en l’occurrence son oncle François Spirito. Figure centrale de la mafia marseillaise, avide d’argent, il révèle pleinement son vrai visage pendant l’Occupation. Arrêté lors des rafles de janvier 1943 à Marseille – ordonnées par Heinrich Himmler pour “nettoyer” les quartiers cosmopolites de la ville – Kid Francis est déporté avec plusieurs proches. À partir de là, par un dessin fin et une teinte volontairement douce, les auteurs nous plongent dans l’enfer des camps. Son statut d’ancien boxeur devient dès lors un handicap : reconnu par les nazis, il est contraint de boxer pour servir d’exemple. Là où la déshumanisation atteint son paroxysme, commence alors une lutte acharnée pour la survie.

Les quelques zones d’ombre dans le parcours de Kid Francis permettent aux auteurs, solidement documentés, de prendre des libertés qui n’entachent en rien la narration. Les pages se tournent rapidement, tant on s’attache au personnage principal, et l’on dévore l’histoire pour en connaître l’issue, sublimée par un épilogue qui apporte toutes les réponses aux questions que l’on se pose.

Kid Francis. Marius Rivière (scénario). Grégory Mardon (dessin et couleurs). Casterman. 240 pages. 25,95 euros.
Les dix premières planches :
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Arnaud Degremont-Bernet
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Thierry Lemaire






