Knight Club, ou les Sept samouraïs au royaume de Jérusalem

Pour son nouvel opus, Arthur de Pins choisit comme époque le XIIe siècle et comme cadre géographique le Moyen Orient. L’auteur de La marche du crabe, Péchés mignon et Zombilenium y met en œuvre un scénario à la Kurosawa : pour se défendre, un village a recours à des mercenaires. Dans ce premier volet d’un diptyque, on retrouve, jusque dans son titre, l’humour caustique dont l’auteur sait nous régaler. S’appuyant sur une solide documentation, Arthur de Pins ancre son récit dans la vérité de l’époque, tout en le truffant d’anachronismes. Pour bien appréhender toute la subtilité de cette comédie historique déjantée, il est nécessaire de dévoiler certaines réalités liées à la période.

Les premières planches permettent à Arthur de Pins de présenter dans ce prologue quelques éléments de contexte historique. A la double planche 2-3, il mentionne « Royaume de Jérusalem – été 1181 ». La carte ci-dessous montre le territoire de cet État à cette date : à peu de choses près, la superficie actuelle d’Israël, des territoires palestiniens occupés, de la Cisjordanie, de Gaza, d’une partie de la Jordanie ainsi que du sud du Liban jusqu’à Beyrouth. On peut estimer que l’on est là dans l’extension maximum de ce royaume, fondé après la prise de Jérusalem par la première croisade le 15 juillet 1099. Plus à l’Est, de l’Egypte à la Syrie (sauf Alep), le monde musulman est sous la coupe de Saladin (voir ci-après).

L’album démarre par la confrontation en plein milieu du désert entre une jeune femme conduisant une petite caravane et des cavaliers qu’elle nomme « Franjs » (qualificatif général pour les croisés). Ceux-ci lui ordonnent de payer une taxe sur ses marchandises. On apprend alors qu’elle est forgeronne et se rend à Damas pour vendre ses armures. Cette ville antique aux portes du désert, n’est jamais tombée aux mains des croisés, malgré une tentative en 1148 pendant la seconde croisade. À la case suivante, on peut voir les croix qui ornent le tabar des cavaliers. Il s’agit du blason de la dynastie franque des rois de Jérusalem. La photo ci-dessous montre le souverain de cette époque, Baudouin IV « le roi-lépreux » (1161-1185), dans une scène du film de Ridley Scott, Kingdom of heaven (2005) portant lui aussi ces croix sur son tabar.

La forgeronne mentionne Saladin. Né en 1138 à Tikrit en Irak, le kurde Ṣalāḥ ad-Dīn (« la rectitude de la Foi ») est en 1163 au service de l’émir de Damas. Quatre ans plus tard, celui-ci l’envoie en Egypte pour contrer les menaces territoriales des croisés. Ce que fait Saladin, puis il s’établit au Caire comme sultan. A partir de cette base de départ, Saladin va unifier tous les royaumes musulmans. En 1181, seule lui échappe encore la ville d’Alep. Ci-dessous, une monnaie (un dirham) de ce monarque.

La forgeronne identifie ensuite le prisonnier dans la cage des cavaliers comme étant un Turc. Au XIIe siècle, les Turcs sont des nouveaux venus au Moyen Orient. Originaires de basse Asie centrale et convertis à un islam sunnite assez rigoureux, ils viennent de chasser devant eux les Byzantins chrétiens et les califes chiites fatimides du Caire. En Anatolie et en Palestine, ils ont pour souverains la dynastie des Seldjoukides, d’où le mot « seldjouk » utilisé par la jeune femme et le titre Le Seldjouki donné par Hermann au tome 8 de sa série Les Tours de Bois Maury (Glénat, 1991).


Après ce prologue, l’action va suivre le scénario « kurosawaien » des Sept samouraïs : recrutement de l’équipe de mercenaires (même si ce recrutement continue durant l’étape suivante), voyage et installation au village, premier affrontement avec les « Franjs ». Il faut rendre justice à Arthur de Pins d’avoir bien rendu la complexité ethnographique et géopolitique du Moyen-Orient de cette époque médiévale.
Comme cet exemple à noter : au cours du recrutement, le Turc Yusef se réjouit d’avoir mis la main sur un « hashashin ». Il s’agit là d’un tueur de la secte ismaélienne des « Nazarites » à qui on faisait fumer du haschisch avant qu’ils ne perpétuent certains meurtres politiques. Ces fanatiques avaient un repaire dans la montagne aux confins du Liban et de la Syrie actuelles. Quant à Gui de Lusignan (1153-1194), cadet d’une lignée féodale du Poitou, il est devenu l’héritier officiel du trône de Jérusalem (d’où le blason sur le tabar de ses sergents) et comte de Jaffa et d’Ascalon en 1180 par son mariage avec Sibylle, la sœur du « roi-lépreux » (ci-dessous photo du film Kingdom of heaven).
A noter également, à mesure qu’on s’achemine vers les épisodes de bataille, qu’on voit poindre une tendance à l’heroic fantasy, tel ce troll qui ne déparerait pas dans les combats du film Le hobbit : la bataille des cinq armées (2014) avec ses manchons hérissés de pointes, comme ceux des gorilles dans l’album de Van Hamme et Rosinski Le Grand pouvoir du Chninkel (Casterman, 1988).
Avec Knight Club, Arthur de Pins ne se contente pas de faire un remake des Sept samouraïs (ou des Sept mercenaires, c’est selon), il choisit aussi d’inverser la perspective en faisant des croisés les assaillants d’une communauté multiconfessionnelle. A la manière – non avérée – du légat du pape Arnaud Amaury ordonnant de massacrer toute la population de Béziers, cathares et non cathares, le 22 juillet 1209 (ci-dessous Le Dernier cathare T1 Tuez-les tous, 2010, p.38), Séraphine dit « Tuez-les tous » mais à rebours de la phrase originelle, car elle concerne cette fois des chrétiens.

Bref, qu’on soit historien ou non, chasseur d’anachronisme ou pas, on ne peut qu’être séduit par la virtuosité de ce cocktail que nous offre Arthur de Pins, à savoir la vérité de l’agrégat de contradictions que nous sommes.
Knight Club T1. Arthur de Pins (scénario, dessin et couleurs). Dupuis. 192 pages. 23,50 euros.
Les onze premières planches :
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Alain Paul
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Thierry Lemaire











