Banque Couv

Désormais ancrées dans le Paris du préfet Haussmann, les rivalités au sein du clan Saint-Hubert s’exacerbent. Elles sont même indexées sur le cours des emprunts et autres bons de délégations que la ville de Paris émet régulièrement, creusant ainsi une dette qu’un certain Jules Ferry dénoncera, en 1868. Ce pamphlet, qui contribuera à lancer sa carrière politique, fournit son titre à Pierre Boisserie, Philippe Guillaume et Malo Kerfriden pour ce troisième volet de la série.

Chez les Saint-Hubert, le goût du lucre ne s’estompe pas avec l’âge. En s’entendant fort à propos avec les frères Pereire et Eugène Schneider, Christian a consolidé sa présence sur la place financière de Paris. Il dirige, en 1857, la Banque Générale d’Investissement, un établissement ayant pignon sur rue. Sa sœur Charlotte n’a pas oublié la promesse faite à ses enfants à leur arrivée en Algérie. Après y avoir fait fortune, elle revient s’installer à Paris et acquiert une charge d’agent de change au nom de son fils. Le frère et la sœur vont donc s’affronter dans l’arène de la Bourse. En associant leurs enfants respectifs à leurs affaires, ils n’oublient pas d’instiller le poison mortel de la vengeance à leurs opérations de boursicotage.
Qui sont ces représentants de la deuxième génération, voués, par leur simple cousinage à se détruire ? Boisserie, Guillaume et Kerfriden nous en brossent les portraits. Victor de Saint-Hubert et Odile Léomant sont les plus déterminés. Lui est un psychopathe, acoquiné à une bande d’apaches exécuteurs des basses œuvres – expropriations musclées, crimes sadiques ou règlements de compte. Elle, déjà mariée en Algérie, ourdit avec sa mère un stratagème machiavélique pour avoir bientôt un extraordinaire moyen de pression sur son oncle.
Il y a du Baudelaire en Jacques Léomant. Habitué des lupanars où il tente d’oublier son spleen en rejoignant des paradis artificiels, il n’a pas pour vocation de manier l’argent, au grand dam de sa mère et de sa sœur. Et cette pusillanimité n’est encore rien à côté de celle du cadet des Saint-Hubert, Eugène, qui a choisi la prêtrise par dégoût des affaires et de leurs ravages sociaux.
Théodore de Saint-Hubert est le plus surprenant. Totalement éclipsé par la personnalité chaotique de son aîné, affolé en découvrant ses crimes et sans autre solution à court terme que le silence, il infléchit la courbe de son destin de façon fort opportune, après avoir frôlé la mort. Et justifie ainsi l’une de ses sentences favorites : « Il faut se méfier de l’eau qui dort ».
Dernière figure incontournable de cet album : Paris, bien sûr. Le dessin de Kerfriden nous la montre au carrefour de son histoire. Il capte, dans les estaminets, les derniers souffles du Paris populaire, bientôt éventré au nom du progrès. Il ébauche le Paris monumental, lumineux, dont les boulevards sont tracés à la règle pour relier les grandes gares. Dans ce décor grandiose, il réussit toutefois à ne pas écraser ses personnages qui s’expriment beaucoup par leurs regards, souvent intenses.

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À la lecture de cet album bien documenté, on est édifié de la collusion entre le monde de la finance et le pouvoir politique sous Napoléon III – et même sous la monarchie de Juillet si on considère la colonisation de l’Algérie. Les déclarations de Charlotte sur son lit de mort, de son frère et du baron Haussmann dans un salon de l’Hôtel de Ville sonnent comme des aveux. Un temps sensible au sort des pauvres (quand il n’était qu’un opposant proscrit), Napoléon III découvre la menace que fait peser leur instabilité sur l’ordre public. Il confie donc à Haussmann la mission secondaire de purger la capitale de ses ouvriers grâce à la cherté de ses loyers. Tout Bonaparte qu’il est, il admet que l’exercice concret du pouvoir implique un faste et des actions d’éclat que seuls de fidèles banquiers peuvent financer… à charge de compensation. Les travaux d’embellissement de Paris sont, après l’équipement du territoire français en chemins de fer, une manne pour les grands capitalistes. Le mythe des « Deux cents familles » peut prendre corps. Et dans le regard farouche de la jeune fille humiliée par l’expropriation de sa famille et les propos obscènes du bourgeois Saint-Hubert, est-il incongru de déceler toute la haine d’une future Communarde ?

La Banque t.3 Les Comptes d’Haussmann. Pierre Boisserie & Philippe Guillaume (scénario). Malo Kerfriden (dessin). Dargaud. 54 pages. 13,99 €

Les 5 premières planches :

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