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Portées par les commémorations du centenaire du génocide arménien, Varto et Le fantôme arménien sortis début avril vont bien plus loin qu’une simple description des massacres. Les deux albums explorent un peu plus la complexité de la tragédie et ses conséquences actuelles, tout en tentant de créer un pont entre les deux communautés. Chacun à sa façon.

Fiction ou réalité ? Le chemin des deux livres se sépare sur ce point. Avec Varto, Gorune Aprikian prend le parti de tisser le destin de deux enfants, miraculeusement sauvés d’une mort programmée en avril 1915. Le périlleux périple de Maryam et Vartan Basmadjian, surnommé Varto, à travers les campagnes ottomanes est décrit sans précisions géographiques. Le génocide en lui même est abordé de manière presque indirecte. Pas de rappel historique des circonstances qui ont entrainé le déclenchement des massacres ni de descriptions minutieuses des conditions des déportations et des exécutions. L’accent est mis sur les sensations d’un frère et d’une sœur, pris dans un maelstrom qui les dépasse. Et sur celles d’Hassan, leur guide turc dans ce voyage pour échapper à l’enfer. Même si la région est quasi désertique, le trio est sur ses gardes pour passer inaperçu et éviter de rencontrer par mégarde une patrouille de gendarmes. Mais l’odyssée de Varto et Maryam ne se limite pas à une partie de cache-cache dans la montagne. A intervalles réguliers, le génocide se rappelle au lecteur. Cadavres par dizaines dans une rivière, villages incendiés ou désertés, fuyards affamés, pillards et leur convoi de femmes prisonnières ponctuent le récit. Avec le dessin rageur de Stéphane Torossian, Varto décrit par la bande, dans une fiction en tout point plausible, la réalité d’un fait historique.

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Pour Le fantôme arménien, la démarche est différente. Laure Marchand et Guillaume Perrier, les scénaristes, utilisent leur grande connaissance de la question (ils ont écrit en 2013 La Turquie et le fantôme arménien aux éditions Actes Sud) pour délivrer un documentaire sur l’appréhension des massacres dans la Turquie actuelle, un sujet encore très . Là encore, le génocide n’est pas décrit dans ses moindres détails mais apparaît plutôt en creux, dans les paroles d’une génération dont les grand-parents ont vécu (et souvent tu) les événements. Le fil rouge du récit est la venue pour la première fois en Turquie de Christian Varoujan Artin, Français d’origine arménienne, pour monter l’exposition « 99 portraits de l’exil, 99 photos de survivants du génocide des Arméniens ». Un voyage où une crainte sourde résonne dès les premières pages. Celle de ne pas être en sécurité dans le pays de par son ascendance, d’être submergé par l’émotion en pénétrant dans cet « Auschwitz à ciel ouvert« , ou encore d’être blessé par les réactions du public turc. Le pèlerinage dans le village de son grand-père, dans la province du Sivas en plein centre de la Turquie, est un moment très fort dans la vie de Varoujan, qui a attendu ses 54 ans pour prendre la décision de poser le pied sur la terre de ses ancêtres.

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Mais au-delà de leurs différences, les deux albums se rejoignent sur bien des points. Et notamment sur celui d’aborder le sujet des centaines de milliers de Turcs qui se sont récemment découverts des ancêtres arméniens. Le nombre considérable des femmes arméniennes mariées et converties de force à partir de 1915 réapparaît en effet depuis peu dans la société turque. Longtemps occulté, le phénomène s’étale au grand jour depuis la parution en 2004 du Livre de ma Grand-Mère par Fethiye Çetin, une avocate qui révélait à ses compatriotes ce secret de famille. La prise en compte d’une origine arménienne par un pourcentage non négligeable de la population turque entraine, on le comprend aisément, un changement dans les consciences. La reconnaissance du génocide, s’il n’est pas effectif dans les milieux politiques, fait son chemin dans la société civile. La main tendue d’un certain nombre d’Arméniens aura son rôle à jouer. Et les deux bandes dessinées participent à ce mouvement en soulignant par exemple le rôle des Turcs et des Kurdes qui ont refusé d’être complices du massacre. Si Varto et Maryam échappent à la mort, c’est que le père d’Hassan, leur guide, a demandé à son fils de les conduire en lieu sûr. Faisant fi des origines et des religions, l’homme met un point d’honneur à respecter son amitié avec le père des enfants Basmadjian. Laure Marchand et Guillaume Perrier évoque également ces fonctionnaires turcs qui ont refusé d’obéir aux ordres, au risque d’y perdre eux-mêmes la vie. Mettre en lumière ces Justes est une brique de plus dans la construction d’une relation apaisée entre les communautés. Un espoir pour l’avenir.

Varto. Gorune Aprikian & Jean-Blaise Djian (scénario). Stéphane Torossian (dessin). Steinkis. 124 pages. 20 €

Le fantôme arménien. Laure Marchand & Guillaume Perrier (scénario). Thomas Azuélos (dessin). Futuropolis. 128 pages. 19 €

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