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Pour sa séance de décembre, le séminaire « Les écritures visuelles dans la bande dessinée » s’est penché sur « le génocide des Tutsis rwandais et la constitution d’un réseau visuel », en invitant un spécialiste de la question, Nathan Réra, maître de conférences en histoire de l’art contemporain à l’Université de Poitiers.

Nathan Réra a consacré sa thèse, publiée en 2014, sur les images du génocide des Tutsis rwandais, notamment photographiques ou cinématographiques, en excluant d’abord la bande dessinée. Il élargit maintenant son champ d’étude et se penche sur les arts graphiques. Un des points forts de sa présentation a donc été la confrontation entre la bande dessinée et les représentations médiatiques de l’événement.

Contrairement à l’idée largement diffusée d’un « génocide sans images », l’invité a souligné d’emblée la grande diffusion d’images dès le moment génocidaire, en avril 1994, et plus encore à la suite de l’opération Turquoise du 22 juin au 22 août 1994 que suivent de nombreux journalistes. La production de bande dessinée a elle été plus tardive, que ce soit de la part de dessinateurs rwandais ou d’artistes et journalistes envoyés sur place après les événements.

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Peu d’artistes rwandais ayant vécu le génocide ont ensuite témoigné à travers la BD. Parmi eux, Rupert Bazambanza, aujourd’hui exilé au Canada, dans Smile through the tears (2009).

C’est donc par les médias que s’est d’abord constitué un « réseau visuel », pour reprendre le titre de la séance. Et c’est là le paradoxe des auteurs de bande dessinée : les seules images contemporaines au génocide qu’ils ont reçues sont celles que diffusent les médias, alors même que le but de ces auteurs est de prendre le relais de ces médias qui auraient failli à leur tâche d’information en présentant les événements comme une simple guerre civile. Certains albums s’attachent également à souligner les responsabilités européennes, et notamment celle de la France, accusée d’avoir laisser faire alors qu’elle savait ce qui se passait. C’est par exemple le cas de Turquoise de Frédéric Debomy et Olivier Bramanti qui revient sur l’opération française du même nom.

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D’autres tentent de rétablir le déroulement des événements derrière la confusion d’images créée par les médias. Un moment particulièrement intéressant de la présentation de Nathan Réra a ainsi souligné les problèmes de la diffusion médiatique, gourmande d’images fortes mais souvent incapable de les comprendre et de les situer dans leur contexte. Un exemple de cette confusion des images : les scènes de liesse à l’arrivée des soldats français de l’opération Turquoise, largement diffusées par les médias où les Français apparaissent comme des sauveurs, sont en fait bien souvent le fait des génocidaires hutus, comme le montre le journaliste Patrick de Saint Exupéry dans La Fantaisie des Dieux.

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La Fantaisie des Dieux, Patrick de Saint Exupéry et Hippolyte, Les Arènes (2014), p.15

Cette belle présentation de Nathan Réra a ainsi montré que la bande dessinée peut devenir un jalon menant au travail des historiens : la production de bandes dessinées sur le génocide des Tutsis rwandais, pourtant largement postérieure aux événements, a permis de rétablir une certaine vérité historique en soulignant l’incompréhension complète et même les contresens des médias au moment des événements.

 

Rwanda, entre crise morale et malaise esthétique – Les médias, la photographie et le cinéma à l’épreuve du génocide des Tutsi (1994-2014). Nathan Réra. Les Presses du réel.

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Prochaine séance le 8 janvier 2016, sur « La graphiation comme écriture visuelle de l’histoire » avec Philippe Marion, professeur à l’Ecole de Communication de l’Université Catholique de Louvain

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