western16Deuxième partie de la conférence sur le western en bande dessinée, tenue par Pierre-Laurent Daurès,  maître de conférence à Sciences Po Paris et intervenant à l’École Européenne Supérieure de l’Image, dans le cadre d’un séminaire organisé à Angoulême fin janvier dernier par le réseau Canopé et la CIBDI.

Vers la première partie

Rappel du sommaire :

  • Le territoire de fiction offert par le genre western.
  • Les stéréotypes du western, moteurs de la fiction.
  • Le rapport aux espaces naturels.
  • Le héros de western, du jeune premier au vieux sage.

 

Les stéréotypes du western, moteurs de la fiction

En traitant du rapport du western à l’Histoire et à la Géographie réelles nous avons abordé un autre sujet, majeur, celui des stéréotypes. Il semble en effet que les auteurs et les lecteurs partagent plus de stéréotypes que de connaissances historiques. Le western est un genre extrêmement codé et sur cette question, je ne peux que vous renvoyer à l’excellent article de Laurent Guyon sur Le western en bande dessinée, qui en recense les stéréotypes. Je vais me permettre de les citer, ce sera plus simple :

Les lieux :

Laurent Guyon distingue deux types de lieu : « Les grandes étendues sauvages » dont nous parlerons plus loin, et « le fort, le ranch, la petite ville, la grand rue, le saloon » qui « sont autant de lieux clos qui s’opposent aux grands espaces et protègent de l’extérieur. Mais ils peuvent aussi receler leurs propres dangers car l’Ouest est souvent plus sauvage à cause des pulsions humaines non contrôlées qu’à cause de phénomènes naturels. »

Les personnages :

Le cow-boy est évidemment le personnage principal. « Héros archétypal, équivalent du chevalier médiéval, il cumule force, résistance, courage, virilité […] Au cow-boy s’ajoute toute la déclinaison des colons, du bandit (l’outlaw) au shérif, en passant par le chasseur de prime, le chercheur d’or ou le trappeur, sans oublier bien sûr la fameuse cavalerie. La représentation des Indiens a fortement évolué au cours du temps. Figures du « méchant » à l’origine, adversaires capables des pires cruautés, images de la sauvagerie, les Indiens acquièrent par la suite un statut bien différent et peuvent même apparaître comme les victimes. »

Les objets, accessoires, attributs :

« Cheval, pistolet, arc, stetson, bottes, éperons, etc. marquent l’époque et le milieu. Ils contribuent efficacement à l’identification des personnages et détiennent parfois une forte charge symbolique : le revolver comme objet de mort, le cheval comme instrument de liberté, la plume comme attribut identitaire des Indiens, le calumet de la paix, etc. »

Les scènes :

« Attaque du fort ou d’un convoi par les Indiens, attaque de la diligence, du train ou de la banque par des bandits, poursuite à cheval, bagarre de saloon, lynchage : le western est avant tout un genre d’action et les scènes violentes ne manquent pas. La vie quotidienne est surtout montrée dans les westerns plus récents. »

Ces stéréotypes n’ont pas existé de toute éternité : ils se sont progressivement construits dans une relation de connivence entre les créateurs et le public.

La période historique de la conquête de l’Ouest s’étend approximativement de 1820 à 1900. Elle a très tôt inspiré des œuvres d’imagination dans de nombreux domaines : la littérature (on peut citer Fenimore Cooper, par exemple dont le Dernier des Mohicans a été publié en 1826, et à l’autre extrémité du siècle, Zane Grey, auteur prolifique à grand succès) ; la peinture (avec notamment Frederic Remington) ; le cirque (le Wild West Show de Buffalo Bill a tourné en Amérique et en Europe de 1883 à 1913) ; et même l’opéra (La fille du Far West de Puccini en 1910). Le cinéma naissant s’en empare aussi et le premier western, The Great Train Robbery  (1903, de Porter et Mc Cutcheon) est contemporain des faits relatés puisqu’il y a encore des attaques de train à cette époque.

C’est durant les années 30 et 40 que le mythe du western se construit et il semble qu’il se construise d’autant mieux dans la distance : les westerns américains de bande dessinée vont rapidement décliner quand le genre continuera à prospérer en Europe. Moins tenu par un souci de réalisme que par une obligation de « reconnaissance », les auteurs européens vont entretenir et développer tous les stéréotypes du western que nous avons listés plus haut.

Des figures narratives apparaissent au fil des récits, des schémas qui se répètent avec des variations. Ce sont ces variations-mêmes qui progressivement cernent les contours des stéréotypes. Les codes du western sont le fruit de l’interaction à distance entre des lecteurs et des auteurs. Cette interaction prend finalement la forme d’une connivence entre celui qui dessine et celui qui le lit : si le dessinateur présente une diligence qui roule dans la plaine, le lecteur pense « attaque de diligence ». Celle-ci peut ne pas avoir lieu dans le récit, mais la possibilité d’une attaque de diligence y figure bien quant à elle (quand on y réfléchit bien, que pourrait-il se passer d’autre avec une diligence ?). Les codes du western sont tellement bien partagés qu’il est possible de les transgresser sans dénouer la connivence entre le lecteur et l’auteur. C’est ainsi que la parodie de western repose sur la puissance de ses stéréotypes, tout en les renforçant.

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La série Lucky Luke est évidemment fondée sur un jeu permanent avec les codes du western : on y voit fréquemment des croque-morts (alors qu’il n’y a pas de morts), le cheval est un compagnon tellement proche qu’il est doué de parole (mais seulement pour nous, lecteurs, car il semble que Lucky Luke ne l’entende pas, ou ne l’écoute pas), la diligence fait un créneau et évidemment, l’as du revolver tire « plus vite que son ombre ». Nous l’avons dit tout à l’heure, la collaboration de Morris avec Goscinny a conduit la série Lucky Luke vers une réécriture parodique de l’Histoire de la conquête de l’Ouest et des codes du western. Tout en s’inspirant de personnages célèbres, la série a abordé quasiment tous les stéréotypes en les détournant presque systématiquement : la diligence, la construction du chemin de fer, la cavalerie, la ruée vers l’or, les villes fantômes, les guerres indiennes, les bandits, le duel, la bagarre de saloon, le chasseur de prime, etc. Lorsque vous aurez visité l’exposition Morris, vous serez incollables sur Lucky Luke, et je vous propose donc de citer d’autres œuvres qui jouent avec les codes du western :

Cocco Bill de l’italien Benito Jacovitti est apparu en 1957 dans Il giorno dei ragazzi (Cocco Bill est encore plus fort que Lucky Luke car lui, il tire plus vite qu’il ne dégaine).

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Un peu plus tard, il y a Horace, cheval de l’Ouest, créé par Poirier pour Pif en 1970.

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Je cite encore Blacktown (paru en 1995 chez Dargaud), de Lewis Trondheim, un album de la série des Lapinot. C’est une petite merveille de western dans laquelle l’humour de Lewis Trondheim, fondé sur une naïveté feinte et un véritable art du non-sens prend pour cadre l’univers du western : un étranger arrive dans une petite ville, avec son shérif, son institutrice, ses habitants prompts au lynchage, etc.

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Le western de bande dessinée ne s’inspire donc pas uniquement de l’Histoire du Far West, mais on peut dire qu’il se nourrit aussi de lui même, c’est-à-dire des stéréotypes que le genre a lui-même forgés. Ceux-ci sont tellement robustes qu’il est aujourd’hui possible de construire d’excellents récits de fiction en ne se fondant que sur eux.

 

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