couverture_mageneration2Cette chronique ne sera pas une analyse historique de l’album Ma génération, celle d’une vie chinoise de Li Kunwu, mais l’occasion de présenter cet auteur qui fait de l’Histoire de la Chine contemporaine un champ d’expérimentation narratif et un livre de leçons historiques pour les générations futures.

Lire un album de Li Kunwu est toujours une expérience.

Le dessin, d’abord, est déroutant, inquiétant. Il faut s’y réhabituer à chaque fois. Chaque planche surprend. Les cadrages sont inattendus, le découpage peut être serré ou très lâche. On découvre une page avec dix cases très variées pour arriver sur une grande image en pleine page pour détendre une scène éprouvante. Li Kunwu joue à merveille avec l’insertion permanente des dazibaos, des banderoles, des affiches dans la ville chinoise. En quelques slogans d’époque placardés en très gros sur les murs et les immeubles, il nous plonge dans l’état d’esprit du moment. Nous saisissons aussi ce qu’est un régime qui utilise la propagande politique à très haute dose, en permanence et pour n’importe quoi.

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Li KInwu se met en scène dans la plupart de ces albums. Ici, on le voit en réel passeur de mémoire, il photographie des magazines japonais contemporains de la guerre de 1937 et du grand massacre de Nankin, dans Cicatrices.
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On le retrouve en couverture de l’album comme acteur et comme témoin de l’Histoire.

L’histoire, ensuite, le lecteur habitué à ce travail a la sensation d’ouvrir sans cesse le même livre. Depuis qu’ont commencé les publications de ses récits en France, Li Kunwu raconte toujours son histoire, celle de ses parents ou de ses amis. Même quand il part plus loin dans le passé, pour La voie au-dessus des nuages, il s’arrange pour être un des moteurs de la narration. Au lieu de lasser, cette permanence fascine. Il a fallu que je le rencontre pour comprendre ce projet unique. En racontant son histoire et celle de ses parents (la précision est très importante), il raconte l’Histoire de la Chine depuis l’arrivée de Mao, voire un peu avant car en homme de culture, il sait qu’on ne peut pas tirer un trait sur le passé. Ce qui lui importe réellement, n’est pas de se mettre en scène gratuitement. Chaque livre est une leçon d’Histoire à destination des plus jeunes qui, dit-il, « ne connaissent pas leur Histoire et ne s’y intéressent pas. Pourtant, connaitre son Histoire évite de commettre à nouveau les mêmes erreurs ». Les artistes comme Li Kinwu se voient comme des passeurs de mémoire.

Le point central de son œuvre est représenté par les années de la Révolution culturelle et ses conséquences tragiques. La Révolution chez Li Kunwu commence comme un jeu entre enfants qui tourne mal, un jeu qui dérive très vite quand il est joué par des adolescents ou de jeunes adultes à qui on a donné le pouvoir. Comme la plupart des Chinois de sa génération, il a été traumatisé par ces années chaotiques et ultraviolentes. Nous n’avons, vu de France, qu’une impression tronquée de ces instants. Comment imaginer que des professeurs soient trainés dans la rue avec des pancartes autour du cou proclamant des crimes souvent imaginaires ou que des chefs de partis, des députés, se retrouvent critiqués et frappés, tués pour certains, par de jeunes gens qui pourraient être leurs enfants ou leurs petits-enfants. Le monde de Li Kunwu a basculé littéralement dans l’inconnu en quelques jours. La vie de ses parents, cadres du parti, s’est retournée sur elle-même. Sa mère part travailler en usine pour faire vivre sa famille car son mari est envoyé à la compagne, pour plusieurs années, dans un camp de rééducation d’intellectuels pour réaliser de durs travaux agricoles ou de travaux publiques. Li après s’être retrouvé dans une brigade agricole, s’est engagé dans l’armée. Un bon moyen, alors que la guerre froide tenait le monde et que la Chine était un soutien du Nord Vietnam, d’être bien traité, nourri correctement et habillé chaudement. 50 ans après, la Révolution culturelle marque encore les esprits chinois. Li Kunwu raconte l’Histoire de la Chine de l’intérieur, tempérée par le recul que donne l’âge et la culture. Avec Ma génération, il dépasse la fin de la Révolution culturelle pour raconter la réunion des anciens de son école primaire autour d’un très vieux professeur. Ils s’étaient quittés enfants, ils se retrouvent grand-père ou grand-mère.

S’il n’y a pas de critique explicite du régime dans le travail de Li Kunwu, beaucoup qui le lui reprochent, oublient qu’il vit en Chine. On voit pourtant ici ou là, surgir des interrogations. Li Kunwu ne remet pas en cause le système politique chinois, il s’interroge sur ce que deviennent les hommes et les femmes qui y vivent. Malgré le carcan totalitaire, dans les albums de Li Kunwu, on a le sentiment que chacun possède la liberté de choisir sa vie et d’en faire quelque chose de bien. Sans critiquer les personnes qu’il croise, il regarde tout simplement ses contemporains en leur rappelant sans cesse d’où ils viennent. A la fin du deuxième tome, le dialogue qu’il a avec la fille d’une de ses amies pourrait résumer toute son œuvre. Cette toute jeune femme ne comprend pas ce qu’il lui dit, ne voit pas l’intérêt de connaitre le passé, ne voit même pas l’intérêt d’en parler. Tout cela navre le dessinateur, qui ne parvient pas à lui faire comprendre l’importance qu’il y a pour elle et son monde à avoir cette connaissance.

Chez Li Kunwu, l’Histoire de la Chine est partout et chaque moment est propice à se pencher sur elle pour en tirer les leçons qui ne feront pas forcément un avenir meilleur mais permettront de faire « moins pire » que par le passé.

Les 6 premières pages :

Ma génération, celle d’une vie chinoise T1. Li Kunwu (scénario et dessin). Kana. 15 €

Ma génération, celle d’une vie chinoise T2. Li Kunwu (scénario et dessin). Kana. 15 €

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