Margaret Thatcher, La Sorcière qui a changé le monde et ensorcelé le Royaume-Uni

L’an dernier, le label Grand Angle a lancé une nouvelle série de BD historique avec Jean-Yves Le Naour à la manœuvre. Après le succès de l’Idiot qui a gagné la Guerre froide consacré à Ronald Reagan, c’est Margaret Thatcher qui tient le premier rôle dans La Sorcière qui a changé le monde. Cases d’Histoire a rencontré Jean-Yves le Naour et le dessinateur Emilio van der Zuiden.
Cases d’Histoire : Quelle est la spécificité de cette nouvelle collection de bande dessinée historique ?
Jean-Yves le Naour : Cette collection de bd historique a un ton tout à fait différent des autres que je scénarise chez Grand Angle. Elle a de l’humour et une dimension caricaturale, mais la caricature, ce n’est pas le faux. La caricature, c’est utiliser un élément caractéristique qu’on amplifie. Le scénario joue avec les scènes qui sont vraies, des discours, des dialogues qui sont vrais, quand on les a. Mais il y a aussi la pensée de Thatcher qui est résumée brutalement parce que ça serait trop long de venir d’expliquer une pensée. Si je prends l’exemple de la phrase « Qu’il crève » quand elle parle de Bobby Sands, alors qu’elle est en train de manger. Bobby Sands est un député irlandais qui fait une grève de la faim et qui va en mourir. Elle n’a pas dit « Qu’il crève », mais « S’il veut s’infliger la peine de mort lui-même, je ne vois pas d’inconvénient ». On aurait pu mettre cette phrase-là, mais « Qu’il crève », c’est la “traduction” de cette phrase. C’est une caricature qui résume sa pensée, sa brutalité. L’humour crée de l’empathie et de la distance. Quand on dit la BD sur Reagan, à la fin, on ne le déteste pas. On se dit qu’il est quand même rigolo ce gars. Est-il con ou intelligent ? On ne sait pas. Et moi-même, je ne sais pas.
Emilio van der Zuiden : Dans la construction du personnage, la première planche va nous mettre très proche du personnage parce que c’est un moment d’introspection. On comprend le pourquoi de son combat pour arriver au pouvoir. Il y a une espèce de reflet de cette première page avec l’avant-dernière page. C’est la fin, elle s’est fait virer et elle est toute seule à la campagne. Elle attend qu’on la rappelle parce qu’elle croit dur comme fer qu’on va la rappeler aux manettes. On a de la peine pour elle. Mais il y a la dernière page avec la foule. J’ai découvert ça grâce à Jean-Yves, je ne savais pas qu’à sa mort, ils ont brûlé des mannequins, des effigies. On a chanté The Witch is Dead, la sorcière est morte quoi. C’est hyper violent. Et là tu te dis purée, quelle haine elle avait accumulé contre elle.

Un autre aspect que vous avez particulièrement bien réussi à rendre, c’est la violence politique de l’époque.
Jean-Yves le Naour : Ce qui est intéressant aussi dans cette série de bouquins, c’est l’effet miroir avec ce qu’on vit actuellement. En écrivant cet album sur Margaret Thatcher, je voyais ce qu’elle était en train de mettre en place, ce qu’elle était en train d’élaborer au niveau économique, politique et social. On ne peut pas s’empêcher de comparer car on se le prend de plein fouet aujourd’hui. Même si cette violence paraît lointaine, on a l’impression qu’aujourd’hui, on y revient. Je vais mettre des guillemets, mais je pourrais les enlever. La répression pendant les manifestations, on y est. Quand les CRS chargent les gilets jaunes, c’est super violent. C’est une espèce de dissuasion à la manifestation. Quand Thatcher fait charger contre les mineurs, c’est la même chose. Macron, quand il dit « travaille, tu pourras te payer un costard comme moi ” ou qu’il suffit de traverser la rue pour avoir un emploi et qui commence en baissant les allocations logement, on pourrait entendre Thatcher prononcer les mêmes phrases.
Il y a ce mépris porté par les gens qui sont bien nés, qui ont fait de bonnes études. Alors, ce n’est pas tout à fait le cas de Thatcher. Elle fait des études, mais elle a un complexe qui la porte. Une fureur en elle de ne pas être bien née. Et quand elle devient baronne, c’est l’accomplissement de toute une vie. Elle, la petite épicière, la petite fille de l’épicier, elle devient baronne. Elle veut être comme eux. Elle est portée par cette fureur, contre ces hommes de Cambridge qui la méprise, qui la sous-estiment.

Emilio van der Zuiden : Elle les a fait marcher au pas. Parce que malgré tout, c’est quand même une femme assez extraordinaire. C’est la première femme Premier ministre, la seule femme du gouvernement qu’elle a nommé. Elle est antiféministe.
Vous mettez aussi beaucoup en scène sa famille qui est assez croquignole.
Jean-Yves le Naour : Elle le répète sans cesse, le souvenir de son père épicier la hante. Elle va s’en servir. « Moi je connais l’économie, moi j’ai travaillé dans l’épicerie, etc. » Mais quand elle part faire des études, elle ne revient plus jamais chez ses parents. Elle ne revoit plus jamais son père. Qu’est-ce que ça veut dire ? Elle tourne le dos à son passé mais elle l’utilise comme un bulldozer en politique. Elle vit dans les beaux quartiers. Elle fait un super mariage avec quelqu’un qui dit “Bon ok, je te donne l’argent, tu peux faire de la politique, mais tu me fais des enfants.“
Margaret Thatcher entre dans la modernité politique avec des séances de média training pour adoucir son discours et cacher au mieux ses véritables intentions.
Elle a un côté hyper moderne parce qu’elle fait appel aux meilleurs publicitaires, elle communique d’une façon efficace. Elle a compris les mécanismes de l’époque et en même temps, elle est d’un conservatisme absolu.
Jean-Yves le Naour : Libérale sur le plan économique, conservatrice sur le plan moral. C’est une anomalie politique. Parce que les conservateurs en Grande-Bretagne, ils sont généralement libéraux aussi pour des mœurs. Par exemple, James Cameron a fait voter le mariage pour tous sans aucune manifestation. Les conservateurs se disent qu’au nom du libéralisme, on a le droit de faire ce qu’on veut. Elle était plutôt du côté des conservateurs français. Elle voulait réinstaurer la peine de mort.
Elle avait un grand doute sur l’Europe aussi, c’est vraiment bien raconté dans l’album.
Jean-Yves le Naour : Quand la CEE [Communauté économique européenne] s’est constituée, aussitôt le Royaume-Uni a voulu tuer la CEE parce qu’il avait bien compris que ce n’était pas juste un marché et qu’il y avait des politiques intégrées comme la PAC [Politique agricole commune]. Ça signifiait qu’il y aurait des politiques communes et qu’on irait vers le fédéralisme, pas vers la confédération. Et donc il a créé l’AELE [Association européenne de libre-échange], pour concurrencer la CEE. Et quand il a vu que la CEE marchait mieux, juste par intérêt économique, elle a demandé à y adhérer. Mais Margaret Thatcher veut quand même freiner le processus et elle réclame “I want my money back“. Là aussi, on paie aujourd’hui cette méfiance avec le Brexit.
Une grande case qui joue avec l’auto-représentation en super héroïne et trois cases pour nous faire entrer dans la communication publicitaire politique avec les frères Saatchi qui ont modelé l’image de Margaret Thatcher.
Thatcher est quand même un vrai mystère politique car, elle n’est pas sympa, elle est assez violente, et pourtant elle est réélue plusieurs fois.
Jean-Yves le Naour : C’est une des questions qui revient souvent. Comment une telle femme peut se faire élire et aimer. On essaie de l’expliquer dans le bouquin.
Quand on vous lit et quand on réécoute les infos de l’époque, on a le sentiment que Thatcher méprise la classe ouvrière.
Jean-Yves le Naour : Non, elle ne les méprise pas. Elle considère que la classe ouvrière est trahie par les socialistes qui l’enferment dans l’assistanat. Elle pense que si on réduit les aides, les taxes, on finira par avoir un budget équilibré qui permettra de donner de meilleurs salaires, de bonnes écoles, etc. Elle veut libérer le Royaume-Uni du carcan qu’elle considère comme néfaste à la prospérité. Ça nous rappelle quelqu’un.
Évidemment, quand on lit la BD, on pense à Trump quasiment immédiatement. La dérégulation à l’extrême, la confiance dans une sorte de marché quasi magique.
Emilio van der Zuiden : Sans oublier l’utilisation de la guerre à des fins de politique intérieure. De la com, le mépris pour les collaborateurs aussi, les gens que tu jettes, que tu reprends. La Guerre des Malouines, Margaret, elle l’a un peu poussé pour ça. En interne, les sondages baissaient. Politiquement, ça ne marchait pas très bien. Donc pour se relancer, elle a envoyé l’armada anglaise.
C’est vous qui avez inventé la petite phrase qu’elle prononce « Je ne savais même pas où c’était » ?
Jean-Yves le Naour : Je me suis demandé si elle l’avait dit ou pas. Je ne sais pas mais ça sent la vérité. C’est possible.
Dans votre album, un personnage est absent. La Reine n’apparait quasiment pas.
Jean-Yves le Naour : Effectivement entre Elisabeth II et Thatcher, le courant n’est jamais passé. Quand elles ont passé un week-end ensemble, c’était un enfer. La reine ne la supportait pas parce qu’elle était vraiment obséquieuse.
Je voulais aussi aborder le thème du portrait, parce que Jean-Yves, vous êtes historien, et le portrait c’est un genre d’écriture historique en soit. Vous êtes devenu le spécialiste du portrait historique avec “Les Compagnons de la Libération” ou avec “Les Justes”.
Emilio van der Zuiden : Le portrait, c’est à la fois un moyen de raconter la vie des gens, mais aussi la société dans laquelle ils vivent et dans laquelle ils évoluent.
Jean-Yves le Naour : C’est vrai que pendant longtemps avec l’École des Annales, l’événement et la biographie ont été un peu décriés en disant que c’est de l’écume. En fait, on a montré depuis les années 1970, avec le retour de la biographie, avec Le Dimanche de Bouvines aussi de Georges Duby, qu’on pouvait décrypter une société à travers un événement. On pouvait aussi raconter une société à travers un homme ou une femme. Et en BD, particulièrement, ça fonctionne bien. Donc oui, cette collection est un ensemble de portraits, mais un peu décalés. On aurait pu faire comme pour “Les Compagnons de la Libération” mais je pense que ça aurait été un peu froid. Avec “Les Compagnons”, on se situe pendant la Seconde Guerre mondiale, avec des enjeux forts, la Résistance, la désobéissance, le sacrifice. Les enjeux sont tellement forts qu’on peut être dans le récit un peu héroïque, historique. Là, on a affaire à des grandes fauves, et en plus, il y a une part d’égo énorme et souvent, dans les récits historiques, tout ce qui est personnel, l’ego, est mis de côté. Or, on ne peut pas comprendre le choix des individus sans leurs tripes. Il faut réussir à en sortir et, là, on le fait par l’humour.
Dans vos scénarios, vous utilisez souvent le principe de transmission, souvent entre générations, pour créer de la connivence avec le lecteur, mais pas dans cette biographie de Thatcher. On a le sentiment que la connivence avec le lecteur se fait via le dessin.
Emilio van der Zuiden : Le dessin a une touche moqueuse qui entraine cette connivence. Cela étant, le récit de Jean-Yves est linéaire, simple sans être simpliste. Le lecteur rentre facilement dans l’histoire de cette femme et de l’Angleterre. Ce qui n’était pas évident au début. Autre chose qui simplifie l’approche, c’est le fait que Maggie croise, finalement peu de personnages. Le lecteur n’est pas perdu. Nous travaillons sur un Gorbatchev, et là, c’est plus difficile. Plus de gens et des situation assez difficiles. Avec Maggie, on a des personnages clés qui restent assez longtemps avec elle.
Est-ce que le fait qu’elle soit peu sympathique a une influence sur le dessin.
Emilio van der Zuiden : Oui, bien sûr. Mais c’est compliqué. Il faut rester dans la BD et pas dans le dessin de presse ou la caricature excessive. Mais on dessine et, au bout d’un moment se crée une empathie avec le personnage. Je devais me réveiller et me dire, « oh là, attention, elle n’est pas sympa du tout cette femme ».
C’est d’autant plus fort que vous utilisez le dessin pour prendre une certaine distance sceptique et dans le même temps, faire confiance Jean-Yves Le Naour qui vous dit que les scènes ont vraiment existé.
Emilio van der Zuiden : Ça n’est pas des galéjades. Je voudrais que le lecteur rentre d’autant plus dans cette vérité avec le dessin. On parle quand même d’une longue période politique, de faits de guerre ou de grandes crises sociales avec des manifestations. Donc il faut arriver quand même à faire vivre cette histoire quel que soit l’évènement, le rendre intéressante pour un lectorat.
Jean-Yves le Naour : Le néolibéralisme n’est pas forcément un sujet de BD mais cette BD part de là. Au début de l’album, on assène un cours d’économie politique à travers les grands économistes ultra-libéraux de l’époque. Donc c’est vrai que c’est extrêmement difficile d’accrocher un lecteur avec ces thèmes-là, à part l’étudiant en économie ou l’étudiant en histoire, mais on vise un peu plus large. Donc c’est vrai que le prisme de le faire à travers un personnage, ça aide quand même beaucoup.
Pour finir, qu’est ce qui provoque sa chute ?
Emilio van der Zuiden : La société qu’elle a engendrée est extrêmement fracturée, fragile. Outre l’hostilité personnelle qu’elle provoque, ses ministre le voient, le sentent. Thatcher, je ne sais pas si elle les déteste, mais elle méprise tellement ses ministres, elle joue avec eux, elle les retire, elle les vire, elle leur met des fessées quand il faut, et les mecs ne disent rien, ils sont bien contents. Mais ils vont se révolter quand leur avenir politique s’assombrit à cause d’elle. C’est très macroniste.
Jean-Yves le Naour : La société entière change, elle ne le voit pas. Elle ne se rend pas compte que l’Europe, c’est l’avenir en fait. Et qu’elle va se retrouver toute seule si elle dit non à l’Europe. Alors que son ministre, Nigel Lawson, qui était hyper libéral, lui, il était quand même pour l’Europe. Il transforme ses positions, il s’adapte à son époque, alors qu’elle, pas du tout. C’est son propre camp qui l’a débarquée.
Emilio van der Zuiden : Parce que c’est quand même tous des tueurs, ces gens-là. Donc c’est violent quand tu arrives à un certain niveau, c’est violent. Et elle l’a été.
Jean-Yves le Naour : Après ses réélections, l’amélioration économique, la victoire des Malouines, elle pris « la confiance ». Elle a cru qu’elle pouvait se passer de son parti. Elle devient cassante avec ses ministres. On ne peut plus la contredire. La poll tax, qui la fait chuter, c’est une idée complètement folle. Les gens payaient sans rapport avec leurs revenus. Un riche tout seul va payer moins qu’une famille d’ouvriers. Et personne ne peut la faire revenir là-dessus. Elle est persuadée d’avoir raison. C’est quelque chose de profond, chez elle et là, on revient à l’humain. C’est la difficulté et l’intérêt de cette collection. Il faut trouver une clé propre à chaque personnage. Pour les prochains albums, Gorbatchev, c’est l’homme qui veut sauver une URSS dans la paralysie. Et vis-à-vis des Clinton, c’est un film dans lequel Hillary tient un grand rôle tragique. On verra plus tard qui peut rejoindre cette galerie d’animaux politiques qui ont changé le monde.
Cet album est accompagné d’une playlist qu’on peut écouter via de lien
La Sorcière qui a changé le monde. Jean-Yves le Naour (scénario). Emilio van der Zuiden (dessin). Grand Angle. 72 pages. 19,90 euros.
Les treize premières planches :
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Stéphane Dubreil








