Roma T03- Couv

Le troisième tome de la série Roma, sur une idée originale de Gilles Chaillet, un scénario de Didier Convard, Eric Adam et Pierre Boisserie et sous le dessin d’Annabel, met en scène les dernières années de l’un des personnages antiques les plus connus, Jules César, et centre le propos sur ses rapports avec la non moins célèbre reine d’Egypte Cléopâtre. Décryptons cet album en le passant au crible des « cases commentées ».

 

Des Romains au royaume d’Egypte

p.8 (détail)

page 8 (détail)

Au début de l’album, César et ses troupes se trouvent en Égypte. C’est en poursuivant Pompée, défait en 48 av. J.-C. à la bataille de Pharsale qui met fin à la guerre civile entre les deux hommes, que César débarque dans le royaume égyptien, lui-même en proie à une guerre civile opposant ses deux souverains : Cléopâtre VII et son époux et frère Ptolémée XIII. La personnalité de Cléopâtre a nourri bien des fantasmes et il est difficile de démêler la légende de l’Histoire dans ces événements ; toujours est-il que César prend parti pour Cléopâtre aux dépends de son frère dont la mort inopinée (noyé dans les eaux du Nil) met fin au conflit égyptien. Cléopâtre est alors rétablie sur son trône et épouse un autre de ses frères, Ptolémée XIV, suivant en cela la tradition de la dynastie grecque qui règne sur l’Égypte depuis sa conquête par Alexandre le Grand. Dans ces cases, le grand prêtre du temple de Philae, petite île sur le Nil non loin de Louxor, reproche à César d’avoir « manœuvré » avec Cléopâtre pour faire passer l’Égypte dans le giron romain. De fait, Cléopâtre est reconnue « alliée » de Rome, un statut qui permet à Rome d’avoir un contrôle indirect sur le territoire sans avoir à s’y maintenir par la force. Si l’Égypte n’est pas annexée avant la victoire d’Auguste sur Marc-Antoine et Cléopâtre, il s’agit donc bien de faire passer cette région riche en ressources, et notamment en blé, dans l’aire d’influence de Rome.

Le prêtre d’Isis soulève un second point : l’impossibilité pour César d’être nommé roi de Rome. On ne sait si César a jamais aspiré à ce titre comme le craignaient ses ennemis au Sénat romain. Mais l’accusation est grave : depuis la révolution qui a chassé les rois étrusques de Rome, en 509 av. J.-C., l’aspiration à la monarchie est un des pires crimes que puisse commettre un homme politique romain. C’est pourquoi César, comme Sylla quelques années auparavant, remet au jour une vieille magistrature des débuts de la République : la dictature, qui concentre l’essentiel des pouvoirs dans les mains d’un seul homme. César est ainsi « dictateur à vie » à partir de 44 av. J.-C. Auguste utilisera quant à lui un autre stratagème, qui se veut plus respectueux des institutions républicaines, en se faisant nommer plusieurs fois consul (magistrature suprême de Rome en l’absence de dictateur), puis en s’octroyant la « puissance tribunicienne » qui lui donne des pouvoirs similaires à ceux du consul sans avoir besoin de briguer cette magistrature chaque année.

 

La naumachie

p.16 (détail)

page 16 (détail)

A son retour d’Egypte, en 46 av. J.-C., César fait donner une naumachie, spectacle alors inédit à Rome. Le mot n’était pas utilisé à l’époque, contrairement à ce qui apparaît dans l’album, et le latin employait pour le décrire diverses expressions que l’on pourrait traduire par « spectacle naval ». Un bassin de 12 hectares est creusé pour l’occasion au nord-ouest de Rome, dans le quartier du champ de Mars, et des gradins en bois sont construits tout autour pour accueillir les spectateurs. Les sources antiques évoquent 6000 hommes, pour la plupart des prisonniers de guerre, qui se seraient battus sur des bateaux de diverses tailles. Annabel en a représenté certains en flamme ou sombrant dans des eaux pourtant peu profondes, mais il faut imaginer que les bateaux étaient serrés dans le bassin et très peu manœuvrables : l’essentiel du spectacle résidait dans l’affrontement direct des hommes sur les ponts des embarcations.

L’événement prend un caractère exceptionnel du fait de l’importance des moyens mis en œuvre par César pour impressionner les foules mais il n’est pas rare, à Rome, que les généraux fêtent leurs victoires militaires par des jeux et construisent pour cela des édifices de spectacle grandioses mais temporaires (le bassin est comblé dès l’année suivante). Le Sénat interdisait la construction d’édifices de spectacle pérennes à Rome et Pompée le Grand, le rival de César, n’a pu construire son théâtre en pierre (le premier de la ville !) qu’en prétextant que les gradins étaient les marches d’un immense escalier aboutissant à un petit temple. A la mort de César, le théâtre de Pompée est encore le seul édifice de spectacle pérenne de Rome et il faut attendre Néron pour voir le premier amphithéâtre de la ville, en bois, alors que bien d’autres cités d’Italie possèdent déjà des théâtres depuis plusieurs dizaines d’années.

 

Rencontre au sommet

p.28 (bis)

page 28

Cette planche met en scène une rencontre qui n’a rien d’improbable, entre la reine Cléopâtre et deux grandes figures du Sénat romain : Cicéron et le fameux Brutus présenté, notamment dans Astérix, comme le fils de César (tous deux représentés sous les traits des acteurs de la série Rome d’HBO). En réalité, Marcus Junius Brutus n’était lié à César ni par le sang ni même par l’adoption, contrairement à ce qui est affirmé dans le « cahier historique » à la fin de l’album. Il faisait partie d’une grande famille patricienne de Rome, les Bruti, et était donc le descendant de Lucius Junius Brutus, héros du VIe siècle av. J.-C. qui aurait chassé les rois étrusques de Rome et serait devenu le premier consul de la République. Sa participation à l’assassinat de César revêt donc une grande importance symbolique : les Bruti sauvent une nouvelle fois Rome du pouvoir monarchique.

Cicéron est au contraire un homo novus, un « homme neuf », issu d’une famille de l’élite provinciale du Latium dont aucun membre n’avait jusqu’alors siégé au Sénat romain. Aujourd’hui, comme la planche nous le rappelle, il est surtout connu par les nombreux écrits qui nous en sont parvenus, notamment les retranscriptions des discours qu’il a prononcés en tant qu’avocat ou devant le Sénat ; on a également conservé sa très riche correspondance, qui est une source capitale sur cette période. Mais les « modestes œuvres » qu’il offre ici à Cléopâtre sont sûrement plutôt des ouvrages philosophiques ou poétiques, qu’il rédige en grand nombre au moment où se déroule l’histoire, période de retraite politique pour lui depuis la prise de pouvoir de César. Si nous connaissons plusieurs de ses traités philosophiques, nous n’avons conservé que quelques vers de sa poésie et les titres de ses épopées. Cicéron organisait lui-même la diffusion de ses œuvres, les faisant produire en grande quantité dans de véritables ateliers de copistes. Ces copies étaient écrites à la main, par des esclaves spécialisés, sur des rouleaux de papyrus roulés autour de manches en bois (comme ceux qu’il tient ici à la main) appelés volumina. Le codex, forme ancienne de notre livre, est déjà apparu à Rome à l’époque mais ne se diffusera réellement qu’un siècle plus tard.

Quant au cadre de la scène, Cléopâtre est logée lors de son séjour en Italie non pas à Rome mais dans une villa de César à l’extérieur de la ville. Ce qui explique que l’on puisse voir depuis une de ses terrasses les remparts de Rome construits quelques siècles plus tôt. Cela dit, la ville s’étendait alors bien au-delà de la vieille enceinte et le reste du panorama est pour le moins fantasque : ces villas de riches patriciens romains se trouvaient en fait au bord du Tibre (que l’on aperçoit ici au loin) et il est bien évident que Rome, même vue de loin, ne pouvait ressembler à cet agrégat de temples disposés aléatoirement sur des collines pleines de verdure. La ville était alors constituée d’un habitat serré, très proche de nos centre-villes modernes, et cette architecture monumentale faite de colonnes et de frontons était réservée à quelques grands monuments publics. On s’étonne de la grande liberté prise avec les restitutions urbaines et architecturales dans tout l’album, alors que la série est inspirée par Gilles Chaillet qui a si méticuleusement restitué la ville dans son Plan de Rome et dans ses bandes dessinées.

Une autre incohérence est à noter dans les vêtements des personnages : si Cicéron est classiquement habillé d’une tunique et d’un manteau, Brutus semble quant à lui porter la toge. Ce vêtement était pourtant réservé aux grandes occasions, notamment aux représentations politiques, et s’avérait en fait très peu pratique : le tissu, long de quelques six mètres, était enroulé tout autour du corps (ce qui ne pouvait se faire sans l’aide d’un esclave), immobilisant complètement le bras gauche et rendant tout mouvement difficile. Une visite personnelle, même à la reine d’Égypte, devait se faire dans des habits certes dignes du statut social des personnages, mais bien plus pratiques.

 

Le vote au Sénat 

p.31

page 31                                                                     

La scène se passe ici à la Curie, lieu de réunion du Sénat situé sur la principale place de Rome, le Forum Romain. Le bâtiment est très fidèlement restitué : contrairement aux représentations diffusées par les peintres pompiers au XIXe siècle, la Curie était composée d’une unique pièce rectangulaire et ses riches décorations (notamment le sol de marbre) ont été conservées jusqu’à aujourd’hui grâce à la transformation de l’édifice en église dès la fin de l’Antiquité. Toutefois, cette séance du Sénat ne peut avoir lieu dans ce bâtiment : la Curie a brûlé quelques années auparavant et est alors en cours de reconstruction sur la demande de César qui meurt avant de voir les travaux achevés. Ce n’est donc pas à la Curie qu’ont lieu les grands débats de ces dernières années de la République, ni même le meurtre de César, mais dans le portique du théâtre de Pompée où se trouvait un autre lieu de réunion du Sénat. L’ironie de l’Histoire veut donc que César ait été assassiné dans un bâtiment construit par son ancien ennemi.

Le déroulement de la séance est quant à lui assez réaliste : les sénateurs sont ici tous en toge – avec cette bande de pourpre qui permet de les différencier des simples citoyens – ce qui, je le rappelle, leur interdisait d’utiliser leurs deux bras. César apparaît quant à lui vêtu d’un manteau de pourpre, vêtement du triomphateur que le Sénat l’a autorisé à porter de manière permanente, de même que la couronne d’or (qui aurait permis de cacher sa calvitie…). Les sénateurs sont répartis de chaque côté de la pièce et le président du Sénat, le plus âgés des « Pères », dirige la séance. Il y expose l’ordre du jour selon les requêtes des magistrats, ici la proposition de César de faire entrer à la Curie 300 nouveaux sénateurs d’origine celte. C’est pour César un moyen d’intégrer les élites locales de Gaule et d’Espagne à l’empire romain tout en s’assurant de fidèles soutiens dans un Sénat qui voyait d’un mauvais œil ses prérogatives s’affaiblir. La mesure n’est pas nouvelle : durant la dictature de Sylla le nombre de sénateurs était déjà passé de 300 à 600. Seule liberté prise dans la reconstitution de la séance : pour les décisions de cette importance, les sénateurs ne votaient pas à main levée mais en venant se placer derrière celui qui avait proposé l’avis mis au vote.

 

La mort de Cicéron

p.54

page 54

La mort de César entraîne une nouvelle guerre civile entre deux de ses potentiels successeurs : Octave (futur empereur Auguste) et Marc-Antoine. L’album passe sous silence la première année de guerre pour se concentrer sur l’année 43 qui marque à la fois une pause dans les hostilités et la mort de Cicéron. La dernière case de la planche évoque ce moment de répit permis par l’alliance politique d’Octave, de Marc-Antoine et de Lépide, autre ancien fidèle de César : c’est ce qu’on appelle le second triumvirat (mot à mot « conseil de trois hommes »), qui fait suite à un premier accord du même type conclu secrètement entre César, Pompée et Crassus en 60 av. J.-C. Contrairement à ce qu’espère Herennius dans cette case, l’accord ne signe pas la fin des hostilités, mais il permet aux césariens de se débarrasser des républicains et des derniers partisans de Pompée. Les triumvirs dressent une liste d’ennemis publics sur laquelle figure Cicéron, alors âgé de 63 ans, qui s’était définitivement retiré de la vie politique après avoir violemment combattu Marc-Antoine au Sénat. C’est bien un centurion du nom d’Herennius qui est chargé de l’exécution, mais les sources nous rapportent une toute autre scène que celle présentée dans l’album : Cicéron s’était certes retiré dans une de ses villas mais, au moment de son assassinat, il aurait été en train de fuir sur une litière, espérant pouvoir rejoindre un port et gagner la Macédoine. Son acceptation stoïque de la mort est quant à elle mieux attestée : Cicéron, en voyant arriver ses agresseurs, serait descendu de sa litière et aurait tendu son cou selon le geste du gladiateur condamné à mort. Sur ordre de Marc-Antoine, sa tête et sa main droite – symboles de son action politique – sont ensuite exposées sur la tribune des orateurs au centre du Forum.


Roma. T3 : Tuer César. Eric Adam, Pierre Boisserie et Didier Convard (scénario). Annabel (dessin). Glénat. 64 pages. 14,50 €

Les 5 premières planches :

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