unjustecouvDans Un Juste, Patrice Guillon raconte l’histoire d’Aurélie et Fernand Cénou, qui ont caché pendant deux ans, au péril de leur vie, toute une famille juive dans leur propriété lot-et-garonnaise. Et, c’est leur propre arrière-petit-fils, David Cénou, qui se charge d’illustrer l’hommage posthume rendu à ses aïeux par Myriam Lévy et le comité Yad Vashem*. Deux (belles) histoires de famille entrecroisées dans une chronique de la vie quotidienne au cœur de l’Occupation qui fait honneur à l’Humanité.
Pourquoi Fernand Cénou, charron et forgeron de Boé près d’Agen, ancien combattant de la Première Guerre mondiale pas engagé politiquement, accepte-t-il, un beau jour, d’héberger toute une famille juive à deux pas de sa propre demeure, mettant ainsi sa propre vie et celle de son épouse en danger ?
Rien, en effet, ne prédestinait ce couple connu et apprécié dans son village à prendre de tels risques. Sans vivre dans le luxe, le couple Cénou ne souffre guère des privations nées de l’Occupation. La campagne procure ses fruits et le travail ne manque pas grâce au trieur à grains que Fernand loue aux cultivateurs des villages alentours. Certes, Fernand n’a pas beaucoup d’estime pour les « Teutons », ni pour le maréchal Pétain, gratifié du titre de « premier collabo de France ». Et puis il y a son fils, Pierre, dont Fernand finit vite par comprendre qu’il a fait le choix de s’impliquer dans la Résistance, et de plus en plus activement. Loin de lui en faire le reproche, il l’invite quand même à la prudence lors de ses visites pour ravitailler la famille en produits de la ferme. Mais un beau jour, Fernand, reçoit la visite de son assureur en quête d’un logement pour son collègue Henri Daigueperse**, sa femme et la famille de celle-ci. Une famille juive. Autour d’un verre, le plus tranquillement du monde, Fernand et Aurélie Cénou acceptent de prendre ces locataires pas tout-à-fait comme les autres, qui portent l’étoile jaune depuis juin 1942.

Pages 60-61 : Fernand et Aurélie Cénou acceptent d’aider la famille Lévy en les prenant comme locataires.

Dès lors, rien ne peut plus être comme avant. Cette décision impose à Fernand et Aurélie de redoubler de prudence, de prendre des précautions sans donner l’impression qu’ils se méfient de qui ou de quoi que ce soit. Car héberger des Juifs sciemment – et envisager un système d’alarme susceptible de les cacher en cas d’urgence – c’est entrer en résistance. C’est entrer dans le monde du secret, du faux-semblant, du mensonge présentable. C’est aussi se méfier de ses voisins, de ses employés, de ses propres petits-enfants, jamais à l’abri d’une gaffe ou d’une fanfaronnade.

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Les gendarmes arrivent, les locataires se cachent, l’employé comprend… le destin des Lévy et des Cénou peut basculer en quelques secondes… (p.92)

Au travers de son récit, bâti sur les souvenirs du fils de Fernand, Patrice Guillon a su restituer cette atmosphère si particulière de l’Occupation, quand les échos lointains du monde en guerre captés sur Radio Londres corroboraient les nouvelles glanées sur les marchés voisins, au sujet des arrestations des Juifs et de leur déportation. Il montre aussi jusqu’où un résistant, en l’occurrence Pierre, le fils de Fernand, doit aller pour accomplir sa mission, sa famille dût-elle en payer le prix fort. Enfin, les férus d’histoire locale apprécieront la postface rédigée par Alexandre Doulut, le meilleur spécialiste de la question de la déportation des Juifs en Lot-et-Garonne, ainsi que la référence à Henri Hanack dit « le Balafré », zélé collaborateur de la Gestapo agenaise.
Si on avait dit un jour à David Cénou qu’il illustrerait une page de sa propre histoire familiale, il ne l’aurait sans doute jamais cru. Depuis Mirador Tête de mort (2013), son œuvre se veut résolument engagée. En découvrant ce que fut la vie de ses arrière-grands-parents entre 1942 et 1944, nul doute qu’il a dû y voir un signe du destin…  Une fois surmontée son émotion, il a mis ses sobres aplats noirs et blancs au service de la non moins sobre mais héroïque conduite de ses aïeux, à qui il rend ici un hommage mérité.

Si on ne naît pas résistant, on peut le devenir à la faveur des circonstances. Encore faut-il faire des choix, et les assumer jusqu’au bout. Chez les Cénou, la devise maréchaliste « Travail, Famille, Patrie » n’avait sans doute pas cours. Mais mieux qu’une devise qui n’est jamais que la bannière d’institutions froides et désincarnées, prévalaient certainement chez eux la grandeur d’âme, la dignité, une indéfectible foi dans l’Homme et un admirable courage.


* Depuis 1953, le comité Yad Vashem honore tous les Justes parmi les nations qui ont sauvé des vies juives de la barbarie nazie. Les personnes reconnues « Justes parmi les Nations » reçoivent un diplôme d’honneur ainsi qu’une médaille sur laquelle est gravée cette phrase du Talmud : « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier ». Au 1er janvier 2016, le titre avait été décerné à 26 119 personnes à travers le monde, dont 3 925 en France, et 33 dans le Lot-et-Garonne.

** Henri Daigueperse est l’autre héros de cette histoire. Par amour pour Myriam Lévy, qu’il épouse pendant la guerre, il organise le passage de toute sa belle-famille en zone libre depuis Libourne et parvient à trouver, par un ami interposé, le logement des Cénou qui servira de cachette jusqu’au dénouement heureux. Il est un Juste parmi les Nations depuis 2004.


Un Juste. Patrice Guillon (scénario). David Cénou (dessins). La Boite à Bulles. 160 pages. 18€

Les 5 premières planches :

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