VaterundSohn-couvAlors que l’année 2015 a tragiquement été placée sous le signe de la liberté de la caricature, les éditions Warum publient l’intégrale de Vater und Sohn, du dessinateur de presse allemand e. o. Plauen. Farouche militant antinazi jusqu’en 1933, il dessine avec l’aval de la censure 157 gags entre 1934 et 1937. S’est-il pour autant mué en héraut du IIIe Reich ? Voilà de quoi attiser la curiosité et braquer le projecteur de Cases d’Histoire sur ce livre événement, par ailleurs d’une grande fraîcheur artistique.

L’avènement d’Hitler au poste de Chancelier du Reich en janvier 1933 aurait dû sceller la fin de la carrière d’Erich Ohser*. Cet artiste cumule en effet deux tares aux yeux du tout nouveau ministère nazi de la propagande : il est membre du SPD (le Parti Social-Démocrate, abhorré par Hitler) et Joseph Goebbels, promu ministre de la propagande, fut l’une des cibles favorites du caricaturiste de presse entre 1929 et 1933. D’ailleurs, Ohser ne s’y trompe pas : dans un réflexe de peur ou de survie, il détruit ses originaux peu de temps après le premier autodafé nazi, en 1933.

Mais sa soif de dessiner est la plus forte. En 1934, à la faveur d’un concours pour intégrer l’équipe du Berliner Illustrierte Zeitung, Erich Ohser se réincarne en e. o. Plauen, et entame une seconde carrière. Son nouveau patronyme, accolant le nom de la ville de son enfance à ses initiales, résume à lui seul l’incroyable numéro d’équilibriste auquel il va se livrer pendant quatre années. Comment un artiste, traité de marxiste par la Chambre de presse du IIIe Reich, a-t-il pu être accrédité par le régime et franchir l’obstacle de la censure à 157 reprises ? Il fait tout simplement le pari de divertir ses lecteurs en créant un univers minimaliste et naïf où vont évoluer, comme deux clowns sur la piste d’un cirque, deux figures intemporelles, accessibles et très vite populaires : Vater (Père) et Sohn (Fils).

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La grande galerie de l’évolution d’une famille allemande.

Semaine après semaine, Plauen livre à sa rédaction leur nouvelle aventure, cocktail savamment dosé d’humour, d’imagination, et d’autocensure. Le succès va croissant. Sur les modes burlesque, poétique ou mélancolique, voici donc l’histoire de Vater, dont on découvre au hasard d’un gag qu’il a 38 ans en 1935, et de Sohn, dont on présume qu’il a 8 ou 9 ans d’après le niveau de ses devoirs scolaires. Dès les premières cases, ils forment un duo contradictoire par leur apparence physique (un adulte chauve, moustachu et ventru face à un gamin hirsute). Au fil des semaines, ils se révèlent complémentaires par leur caractère. Sohn est un garçon espiègle, toujours prêt à s’amuser et à faire des farces à son prochain, y compris son père. Vater est plus complexe : il est humble, courageux, altruiste, lit le journal, s’enivre parfois. Il peut être sévère et donner quelques fessées. Mais au fond, il a gardé son âme d’enfant et rate peu d’occasions d’échapper à la réalité pesante en devenant le complice de Sohn dans ses facéties. L’apparition ectoplasmique d’une épouse et mère au tout début de la série (La fabuleuse lecture de Noël, 1934) peut accréditer l’hypothèse que l’homme devient vite veuf et le fils orphelin, d’où leur lien fusionnel. Car ces deux là se vouent un amour et une tendresse immenses, capables de résister à tout et de sublimer chaque jour (L’Art répare tout, 1935, Le cadeau, 1936).

Mais cela est-il suffisant pour attendrir la censure nazie ? Puisque ces personnages évoluent dans une réalité contemporaine, il a bien fallu que Plauen s’y frotte. Au prix de quelques acrobaties, il réussit à éviter quelques écueils, et non des moindres. L’absence de références au travail du père laisse penser qu’il est au chômage, comme nombre de ses compatriotes à l’époque. Cette plaie sociale qui mine le quotidien de millions d’Allemands est ici montrée sous un aspect inattendu : le chômage a ceci de bon qu’il donne à Vater le temps de profiter de la vie et de se consacrer à son fils. Quand le travail redevient une valeur nazie cardinale, Plauen justifie l’oisiveté de Vater grâce à un Héritage miraculeux (1937). Apparemment, la trouvaille de scénario ne contrarie pas la censure, et la série se poursuit dans une « saison » intitulée La richesse de Vater und Sohn.

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Son jeune âge dispense Sohn d’intégrer la jeunesse hitlérienne. À propos, sa chevelure noire hirsute est-elle une provocation à l’encontre du régime qui glorifie la blondeur germanique ? Non, bien sûr : elle n’est qu’un accessoire clownesque qui fait pendant à la calvitie de Vater, objet de plusieurs farces ou moqueries (Les phoques, Coucher de soleil, 1935). Plauen louvoie aussi sur l’aryanité de ses héros. En ne leur donnant ni nom ni prénom, il peut plaider le recours à l’allégorie pour exprimer l’universalité d’une relation filiale. Mais dans un gag de 1936 (La galerie familiale), il finit par évoquer la longue lignée familiale qui remonte à 1590 : Vater und Sohn sont allemands depuis quinze générations, ce qui en fait des nationaux de souche, implicitement aryens. Et qui démontre l’existence multiséculaire de la civilisation allemande, à la grande satisfaction d’un régime en train d’échafauder des plans pour bâtir la grande Allemagne.

Cette ambition, Plauen la perçoit trop bien. Celui que les nazis avaient recruté pour endormir la conscience politique du Volk et véhiculer ainsi une propagande soft, sans aucune croix gammée, diffuse, de façon insoupçonnable, quelques pensées sur les vertus supposées du nazisme. Le gag de la baleine** (1937) n’est-il pas une allusion à la tromperie initiale des promesses d’Hitler et aux conséquences monstrueuses du choix électoral allemand ? Lorsque Vater emmène Sohn au musée contempler une statue de Laocoon (1936), n’alerte-t-il pas le lecteur sur le piège nazi par l’amalgame entre Troie et Berlin ? Le gag sur la peur donnant des ailes (1936) est peut être une allusion aux pratiques de la terreur nazie, celui de la supériorité de l’esprit sur la force (1936) est une façon de tourner en dérision l’athlète aryen célébré dans l’art officiel. Le bon livre (1936) qui permet de s’évader n’est assurément pas Mein Kampf. Quand leur chien Ficelle rapporte un objet jeté à l’eau (1936), il n’obéit pas au même ordre donné par un inconnu –fût-il le Führer. Lorsque nos deux complices obtempèrent au rappel à l’ordre du gardien du square (1935), ils s’empressent de récidiver, la mine contrite, mais l’air de dire : obéissance ne vaut pas adhésion. Un dernier gag illustre le discret combat de l’artiste pour préserver sa liberté de création : lorsque Sohn offre à Vater un cigare explosif (1936) et qu’il attend sa réaction -forcément volcanique, celui là ne bronche pas. Dans son exil intérieur, Plauen est immunisé contre la peste brune.

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À mesure que la dictature nazie se renforce et que la fanatisation des masses par la propagande s’intensifie, les digues bâties par Plauen autour de son œuvre finissent par s’éroder. Sa dernière astuce scénaristique conduit à faire échouer Vater und Sohn sur une île déserte et à les faire vivre en Robinsons pendant quelques mois (1937). Mais cette parenthèse ne peut durer éternellement… Son refus d’une récupération outrancièrement politique le conduit à mettre lui-même un terme à sa série dans un dernier gag émouvant*** en 1937. Par amour de l’art, il finit sa carrière en dessinant au service du pouvoir, tout en ne sombrant jamais dans ses pires délires antisémites ou totalitaires. Déjà connu et apprécié dans son pays, il est en passe aujourd’hui d’accéder à une plus grande notoriété grâce à cette judicieuse publication par les éditions Warum des aventures cocasses de Vater und Sohn. Cette œuvre à double niveau de lecture suscitera l’intérêt des grands mais aussi des enfants, tant ses personnages sont aussi drôles et touchants que le furent, au cinéma, The Kid et Charlot.

* voir en annexe de la présente édition la biographie plus complète de Erich Ohser // e. o. Plauen.

** Les gags évoqués dans ces quelques lignes portent respectivement les titres suivants : L’aventure au poisson rouge qui n’en était pas un (p.190 de la présente édition, publié en 1937), L’exemple à ne pas suivre (p.150, 1936), La peur est le meilleur moteur (p.126, 1936) , L’esprit contre la force (p.146, 1936), Le livre fascinant (p.144, 1936), La chute des équilibristes (p.39, 1935), La voix de son maître (p.103, 1936), Le cigare farceur (p.98, 1936).

*** Fin ou le début de la grande aventure, décembre 1937.

Père et Fils. E.O. Plauen (scénario et dessin). Warum. 300 pages. 25 €

Les 5 premières planches :

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