Black Dog, rêverie hallucinatoire dans les tranchées

La Première Guerre mondiale, Dave McKean la voit comme une suite de cauchemars, ceux de Paul Nash, peintre de guerre britannique. Avec Black Dog, il traduit en sensations l’expérience des combats. Un album inspiré, qui a du souffle.

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Le plus surprenant peut-être en lisant cette bande dessinée au format imposant *, est d’apprendre dans la préface que l’ouvrage est un travail de commande. En effet, ce genre de création est trop souvent fade, artificielle ou réalisée de manière mécanique. La belle inspiration du programme 14-18 NOW **, commanditaire dudit album, a été de choisir un auteur au-dessus de tout soupçon en terme d’exigence artistique. Car Dave McKean ne fait jamais les choses à moitié. Ce projet, il va le prendre à bras le corps, en proposant une approche de la Première Guerre mondiale assez inédite en bande dessinée. La décision la plus forte a été de laisser vagabonder son inspiration du côté de Paul Nash, un peintre britannique inconnu du grand public français, mais ayant une certaine notoriété outre-Manche. Né en 1889, engagé en 1914, l’artiste est envoyé à Ypres en 1917 et échappe par miracle à la quasi destruction de son bataillon, grâce à une côte cassée qui l’envoie à l’hôpital quelques jours avant l’assaut fatal. Il se fait alors remarquer par ses dessins du front qu’il peaufine et publie pendant sa convalescence. Fin 1917, il devient artiste de guerre officiel et retourne dans les tranchées, mais cette fois comme observateur. Avec ce recul sur les événements, Paul Nash prend conscience de l’absurdité de cette guerre et dessine compulsivement, en rage contre ce conflit qui s’éternise.

 

 

Dave McKean aurait pu se contenter de raconter platement le destin du peintre, victime de troubles de stress post-traumatique après-guerre. Au contraire, le dessinateur anglais choisit le domaine du rêve pour évoquer le conflit mondial. C’est Paul Nash en personne qui décrit quelques-uns de ce qu’il faut bien appeler des cauchemars. Son enfance, certains souvenirs, et surtout son expérience de la guerre défilent dans un kaléidoscope de sensations, pour le protagoniste principal de l’album comme pour le lecteur. C’est à une véritable psychanalyse d’un homme brisé mentalement par les combats sur le front que s’attache Black Dog (les deux derniers chapitres concernent d’ailleurs les crises de terreur du peintre après le conflit et son traitement psychiatrique). Pour y parvenir, Dave Mc Kean reprend la palette de couleur de Paul Nash et s’inspire de son style, au croisement du cubisme et du surréalisme. Les visages sont souvent déformés, grimaçants, en accord avec le côté hallucinatoire du récit. Au-delà de la dénonciation des horreurs de la guerre (batailles d’Ypres, de Passchendael et de Cambrai), l’album est un plaidoyer pour le dessin, planche de salut pour l’artiste dans la tourmente, catharsis pour soigner ses blessures de l’âme et message d’espoir pour la personne qui le regarde. On ne résiste pas alors à l’envie de découvrir l’œuvre de Paul Nash, chantre du modernisme en Grande-Bretagne. Mission réussie donc pour Dave McKean avec cet album puissant, inspiré, qui témoigne de l’angoisse quotidienne des soldats, de l’importance de Paul Nash et, comme un effet miroir, de l’immense talent de l’auteur de Black Dog.

Toutes les images (c) Glénat – Dave McKean 2017


* : 27,4 x 36,8 cm.

** : Un programme culturel britannique qui court de 2014 à 2018, demandant aux artistes contemporains des créations en lien avec la Première Guerre mondiale. Ce programme a déjà produit 325 œuvres d’art, dans tous les domaines (musiciens, plasticiens, performeurs, etc.).


Black Dog. Dave McKean (scénario, dessin, couleurs). Glénat. 120 pages. 25 €

Les 5 premières planches :

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