Charlotte Impératrice : une romance bruxelloise dans le broyeur des Habsbourg

L’exceptionnelle destinée de l’épouse de Maximilien, frère cadet de l’empereur d’Autriche-Hongrie, a inspiré la dernière œuvre de Fabien Nury et Matthieu Bonhomme. Tombés sous le charme de cette princesse belge, les auteurs racontent, dans ce premier tome, comment finit une histoire d’amour bâtie sur le socle rugueux de la diplomatie habsbourgeoise en perte de vitesse au milieu du XIXe siècle. Moins célèbre que sa belle-sœur Elisabeth (alias Sissi), Charlotte se hisse néanmoins sur le trône impérial mexicain aux côtés d’un mari défaillant, dépassé par les pesantes logiques familiales.

Roi des Belges depuis la proclamation de l’indépendance en juillet 1831, Léopold Ier épouse en secondes noces Louise d’Orléans en 1832. La fille du Roi des Français lui donne d’abord deux fils, Léopold et Philippe. L’aîné, le futur Léopold II, se marie en 1853 avec une cousine de l’empereur d’Autriche-Hongrie François-Joseph. Lorsqu’en 1856, le roi vieillissant des Belges se préoccupe de marier sa fille Charlotte, alors âgée de seize ans, il doit prendre en considération de nombreux paramètres, en premier lieu diplomatiques. La petite monarchie née de la scission avec les Pays-Bas commence à compter, et les liens du sang avec la France et le Royaume Uni* vont bientôt lui permettre de s’immiscer dans la course aux colonies. Renforcer les liens matrimoniaux avec la vieille dynastie des Habsbourg permettrait aussi d’équilibrer ses intérêts dans le concert européen. Son cœur de père bat aussi : depuis la mort de Louise en 1850, Léopold s’est beaucoup rapproché de sa seule fille, dont Nury et Bonhomme décrivent avec tact le chagrin puis la solitude seulement rompue par les premiers émois amoureux. 

Quand le cœur et la raison se rejoignent, les flèches de Cupidon ne peuvent manquer leur cible. Mais Charlotte, émue par la sincérité désarmante de son prétendant, n’a pas voulu entendre ce que cachaient vraiment le fatalisme et la désinvolture de Maximilien.

Vu des cours européennes, le parti de Charlotte suscite les convoitises. Ce sont donc deux prétendants qu’il faut départager. Hélas pour Pierre V, futur roi du Portugal, la raison d’état du père et des frères rejoint parfaitement les sentiments de la future mariée. Maximilien de Habsbourg n’est qu’archiduc, mais il est courtois, sensible, délicat. Vingt-sept principes de vie guident ses actes, dont il sait qu’ils ne régiront jamais les destinées de l’empire des Habsbourg, eu égard à son rang de cadet. Une cour sincère surveillée de près par le confesseur de Charlotte, le Père Deschamps, finit de sceller l’union en juillet 1857. Charlotte a dix-sept ans, son bonheur éclate à la face du monde.

Ivre de joie à sa nomination en tant que gouverneur de Lombardie-Vénétie, Maximilien découvre que cette affectation est un traquenard et le palais de Miramare, près de Trieste, une cage dorée qui va servir de tombeau aux derniers espoirs de Charlotte sur son couple.

Le grand attrait historique de l’album est de montrer, en miroir, ce que pèse cette union dans la stratégie globale des Habsbourg. Maximilien lui-même ne se fait guère d’illusion sur son importance dans la famille régnante. Au constat lucide exprimé pendant sa cour à sa fiancée (« mon frère est empereur, marié, fertile et n’a aucune envie de me céder sa place », page 10) résonnent en écho les sourdes récriminations après la déroute de Solférino** (« vaincu ou non, mon frère reste l’Empereur qui écrit l’Histoire dont je ne suis que le jouet », page 33). En fait, le puissant empire austro-hongrois est engagé depuis déjà longtemps sur la pente du déclin. L’époque où le comte chancelier de Metternich régentait la diplomatie européenne lors du congrès de Vienne (1815) à l’aune de son conservatisme viscéral, est révolue. Après les spasmes du printemps des peuples de 1830, l’empire des Habsbourg continue superbement d’ignorer les aspirations d’une frange influente des populations à plus de libertés politiques. Ces nouvelles forces à l’œuvre animent les partis ou sociétés secrètes (parmi lesquelles les carbonari italiens) qui luttent pour la constitution d’états-nations. Irrémédiablement, ce mouvement de fond sape les fondations de ce colosse aux pieds d’argile qu’est l’empire des Habsbourg. En épousant par amour le cadet d’une famille régnant sur un état multinational, Charlotte s’embarque en troisième classe sur un navire qui prend déjà imperceptiblement l’eau.

Maximilien manipulé par Napoléon III, dépouillé de son héritage par François-Joseph, déconsidéré aux yeux de son épouse, s’embarque dans l’aventure mexicaine sous de piètres auspices.

Le cynisme des dirigeants européens à l’endroit de Maximilien dans l’affaire mexicaine***, à commencer par celui de son propre frère, est sidérant. En deux scènes efficaces, Nury et Bonhomme montrent comment Maximilien n’est qu’un pion entre les mains de Napoléon III et de François-Joseph, le premier jouant de sa vanité pour le manipuler quand le second voit l’occasion de se débarrasser d’un figurant inutile à la cour de Vienne, incapable même de perpétuer la dynastie. Depuis Bruxelles, au travers de la correspondance assidue qu’entretiennent Charlotte et son père Léopold, la supercherie n’en est que plus terrifiante. S’imaginant débarquer au Mexique pour répondre à l’appel d’un peuple et pour dénouer une crise internationale, le pauvre Maximilien découvre mais un peu tard qu’il n’est qu’un prince fantoche.

Les auteurs revendiquent en préambule d’avoir pris quelques libertés avec certains personnages. En effet, si la galerie impériale a conservé les égards dus à son rang (mention spéciale pour la glaçante Élisabeth/Sissi, à mille lieues de l’image d’Épinal incarnée à l’écran par Romy Schneider), les seconds rôles ont été redistribués pour servir d’écrin à leur héroïne. Le marquis de Bombelles****, camarade de beuverie et mufle patenté, Sebastian Scherzenlechner****, le geôlier majordome, Félix Eloin****, le garde du corps et factotum ne sont là que pour magnifier la souffrance solitaire de Charlotte. De même, la scène tout en retenue de la nuit de noces donne à penser que la rupture physique entre les époux s’est produite plus tard, alors que la thèse d’une union jamais consommée prévaut.

Qu’à cela ne tienne : par les temps qui courent, ce portrait d’une femme que tout désignait pour n’être qu’une potiche de cour rend hommage à la sensibilité, à la pudeur et à la clairvoyance. Sous le pinceau amoureux de Matthieu Bonhomme, la jolie Charlotte apparaît tour à tour émouvante, fragile, espiègle ou rayonnante. Maximilien, quant à lui, finit par se confondre avec les coléoptères qu’il collectionne, son éphémère légèreté précédant une inexorable momification. À l’orée du deuxième acte de sa vie d’épouse, Charlotte n’est pas dupe des vivats accompagnant la proclamation d’un couple impérial hors-sol. Elle est prête à se conduire en souveraine pour suppléer son mari dépassé, à s’en venger aussi, pourquoi pas. En quelques années, ses grands yeux bleus se sont d’abord embués avant de s’assombrir. L’ultime regard de cet album nous dit la détermination de la emperatriz Carlotta. Elle accepte de larguer les amarres du Vieux Continent pour quitter, dans le même élan, le cercle des princesses mélancoliques.


* : Léopold est allemand de naissance (il est issu de la prolifique lignée des Saxe Cobourg Gotha), oncle de la future reine et impératrice Victoria et gendre de Louis-Philippe Ier .

** : La bataille de Solférino est la dernière de la troisième guerre d’indépendance italienne. Elle opposa les troupes autrichiennes à une coalition franco-piémontaise, qui finit par l’emporter. D’une violence inouïe pour l’époque, longtemps indécise, elle constitue l’une des étapes menant à l’unification italienne de 1870. Elle est aussi entrée dans l’Histoire pour avoir inspiré au Suisse Henri Dunant l’idée d’une organisation capable de porter secours aux blessés sur les champs de bataille, la future Croix Rouge.

*** : l’expédition mexicaine est à la fois le plus inattendu et le pire fiasco des projets stratégiques sous le Second Empire. Il semble que la grande idée était de fonder un empire latin catholique pour contrecarrer la montée des États-Unis anglo-saxons protestants, alors embourbés dans la guerre de Sécession. Le prétexte de l’intervention militaire a été la décision du président Juarez de suspendre le paiement des dettes contractées auprès de l’Espagne, du Royaume Uni et de la France. Lâchée par ses voisines, la France lance ses troupes qui prennent Mexico en juin 1863. C’est à ce moment que germe l’idée de confier le trône mexicain à une autre puissance européenne pour l’impliquer aux côtés de la France, d’où l’entrée en scène de Maximilien de Habsbourg.

**** : Le premier n’existe que comme amiral du futur empereur Maximilien du Mexique, les deux autres seront également présents lors de l’épisode mexicain comme secrétaires et conseillers proches du souverain. Par ailleurs, une correspondance entre Charlotte et Félix Eloin témoignent de leur réelle proximité pendant ces années.


Charlotte impératrice T1 La princesse et l’archiduc. Fabien Nury (scénario). Mathieu Bonhomme (dessin). Dargaud. 72 pages. 16,95 €

Les 5 premières planches :

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