Issak, un samouraï au pays des chevaliers, entre uchronie et réalité historique

Issak, première incursion dans l’univers de la BD historique du mangaka DOUBLE-S servi par un scenario de son compatriote Shinji Makari, narre les tribulations vengeresses d’un jeune samouraï ballotté au gré des sièges ponctuant la Guerre de Trente ans, qui embrase l’Europe durant la première moitié du XVIIe siècle. Parcours improbable ? À voir, car le lien, aussi ténu soit-il, existe bel et bien entre Vieux Monde et Japon d’une époque Edo balbutiante, et Issak n’est certes pas le premier insulaire à entreprendre cet ambitieux périple.

Notre héros aura d’ailleurs manqué de peu la mission la mieux documentée, qui prend la mer en 1613 depuis Sendai, sous le commandement de Hasekura Tsunenaga, vassal de l’influent seigneur Date Masamune. Une douzaine de samouraïs accompagnent le plénipotentiaire, ainsi que 40 marchands nanban – ces « barbares du Sud » qui désignent les aventuriers hispaniques – ainsi qu’un équipage nombreux. Au total, le Date maru, galion de haute mer armé grâce aux bons soins du pilote britannique William Adams, embarque 180 hommes à son bord, et fait voile vers la Nouvelle-Espagne, qui comprend alors tous les territoires compris entre l’actuelle Colombie et ce qui deviendra la Californie. Le long et éprouvant voyage de Tsunenaga, au cours duquel l’émissaire ne parviendra pas à obtenir de la couronne espagnole comme du pape Paul V les avantages commerciaux souhaités par son suzerain, s’achèvera en 1620 tandis que débutent les aventures fictives d’Issak.

 « Quand j’ai quitté la Hollande, nous étions 100. »

Engagée par les Jésuites, qui considèrent les Japonais comme le peuple d’Asie le mieux à même d’entendre la Sainte Parole, dans la foulée du premier contact entre insulaires et Européens en 1543, l’évangélisation est d’abord le fait de missionnaires catholiques, pour la plupart ibériques. La quasi-totalité des kirishitan – terme qui dérive du cristao portugais –, les convertis japonais dont le nombre avoisine les 300 000 à la charnière des XVIe et XVIIe siècles, ont donc embrassé le catholicisme romain, dont le champion n’est autre que Philippe III. Fort d’un empire colonial sur lequel, dit-on, « le soleil ne se couche jamais », le maître de la maison Habsbourg et souverain d’Espagne, dont les tercios assiègent la place où Issak s’est retranché, est alors le plus puissant monarque au monde. Les maladresses des franciscains et la réunification de l’archipel, concomitante à l’arrivée des premiers vaisseaux hollandais à l’orée de la période Edo renversent néanmoins le rapport de forces en faveur des Protestants, uniquement préoccupés à commercer, nullement désireux de prêcher et trop heureux d’évincer leurs rivaux honnis. Tandis qu’à l’autre bout du monde, les hostilités entre frères ennemis du christianisme reprennent de plus belle à la faveur de la sanglante Guerre de Trente ans, la jeune Compagnie néerlandaises des Indes orientales, fondée en 1602, profite du conflit pour se tailler un empire marchand sur les rivages asiatiques, recourant au besoin à des guerriers japonais, comme en attestent ses registres. De là à imaginer qu’au contraire de la vaste majorité de ses compatriotes et sans doute coreligionnaires – son prénom trahit le baptême –  tués lors du siège d’Ôsaka à l’été 1615, le héros ait convaincu un capitaine de lui permettre de rallier l’Europe, il n’y a qu’un pas que les conjectures autorisent. L’hypothèse est d’autant plus plausible qu’avant de se refermer, le Japon établira des relations avec plusieurs cours européennes comme avec le souverain Pontife, par l’entremise de deux délégations diplomatiques dont les tribulations sont bien documentées.

« C’est une arme à feu ! »

Les cales du navire portugais qui s’échoue en 1543 sur Tanegashima, au large du cap austral de Kyûshû, recèle bien des trésors. Savon, tabac, pénètrent dans l’archipel, mais c’est l’arquebuse qui effectue l’entrée la plus remarquée sur la scène tourmentée du Sengoku Jidai, « l’âge des Provinces en guerre ». Les turbulents daimyô, qui se livrent une lutte sans merci, saisissent instantanément l’atout décisif que représentent ces nouvelles armes. Les meilleurs forgerons se mettent à l’ouvrage sur-le-champ et percent en quelques années leur secret, de prime abord jalousement gardé par les intermédiaires lusitaniens. Dès le tournant de la décennie 1540, la production se développe au point que l’historien américain Delmer Brown estime le nombre d’armes à feu individuelles à 300 000 en 1556. Son confrère Noel Perrin confirme, établissant même qu’à la bataille décisive de Sekigahara, livrée en 1600, un plus grand nombre d’arquebuses fut aligné que le reste du monde n’en comptait alors ! En marge des grands centres manufacturiers, en premier lieu le prospère port de Sakai et la bourgade lacustre de Nagahama, de grands maîtres se prêtent à l’exercice, livrant des pièces d’exception forgées dans la grande tradition nippone et qu’Issak aurait pu se procurer grâce à une coup de pouce de dame Fortune. S’il n’est pas interdit d’imaginer qu’un habile artisan japonais ait songé à allonger le fût du canon afin d’en améliorer la portée, il est fort douteux que notre fine gâchette ait fait mouche à 380 pas, soit un peu plus de 200 m, lorsque on sait que la portée opérationnelle des teppô, telles que les insulaires les nommaient, plafonnait autour de la moitié.

Samouraï contre chevalier

Au printemps 1618, au lendemain de la « Défenestration de Prague » qui inaugure la Guerre de Trente ans, les chevaliers chargeant les rangs adverses la lance lourde au poing sont de l’histoire ancienne depuis près d’un siècle. L’armure de plaques articulées n’a toutefois pas complètement déserté le champ de bataille, et les grands capitaines du temps s’en remettent à la remarquable protection qu’elle offre toujours face aux projectiles ennemis. Issak ne court donc guère de risques d’être surpris par un émule de Bayard au détour d’une clairière comme en cette fin du tome I. L’anachronisme, récurrent dans l’équipement des adversaires du héros, est d’autant plus déplorable que son armure est plutôt bien figurée, correspondant assez bien à l’équipement défensif du temps. Du reste, l’issue de l’affrontement aurait pu être toute différente, si l’on se réfère à l’un des rares cas connus d’escarmouches ayant opposé des guerriers japonais à leurs lointains cousins européens. Il s’agit de la bataille de Cagayan, qui survient à l’été 1582 et met aux prises des wakô, les pirates asiatiques ici encadrés par des capitaines nippons, aux troupes régulières dépêchées par le gouverneur-général de Manille. Au terme de l’abordage victorieux des navires composant la flottille en maraude, les rodeleros espagnols – spadassins maniant l’épée et la rondache – poursuivent l’ennemi le long de la rivière Cagayan, au nord des Philippines. Après épuisement des munitions de part et d’autre, l’affaire tourne au corps à corps dont les fantassins ibériques sortent une nouvelle fois vainqueurs. On ne le répétera jamais assez, gare au mythe du samouraï invincible…

Issak, t.1 – Shinji Makari (scénario). Double-S (dessin). Ki Oon, 7,90 €

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