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Dans Fatherland, la dessinatrice canadienne d’origine yougoslave, Nina Bunjevac reconstitue le puzzle de son histoire familiale à travers la trajectoire de son père, un terroriste nationaliste serbe émigré au Canada, qui meurt dans une explosion en 1977 alors qu’il fomentait un attentat.

Cet article a précédemment été publié sur le site calamar

Trois œufs au creux d’un nid, Nina dessine devant un documentaire sur les oiseaux et la sélection naturelle. Sa mère débarque à l’improviste. Trois œufs, pour trois oisillons, trois enfants, elle, sa sœur et son frère, son histoire. Devant la table de la cuisine, elle montre une photo à sa mère, c’est la photo prise par satellite de leur ancienne maison de Welland au Canada dans laquelle elle a passé le début de son enfance. La mère refuse de se souvenir. « Les souvenirs d’une vie anéantie par plus de trois décennies et demi passées à essayer désespérément de ne pas regarder en arrière. » explique la fille pour expliquer ce refoulement : « Maintenant que je suis plus âgée, que j’ai traversé moi aussi des périodes difficiles, je comprends enfin à quel point cette mémoire sélective a été cruciale pour sa survie. »Les rôles s’inversent, aujourd’hui c’est l’heure pour l’oisillon de pousser la mère hors du nid, d’aller à la rencontre du passé, de reboucher les trous de la mémoire, des tabous et des non-dits, de rompre le silence.

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Nina Bunjevac recompose la continuité de sa vie, assemble le puzzle qui relie la famille de partisans de sa mère et la destinée violente anticommuniste de son père, un terroriste nationaliste serbe mort en 1977 dans l’explosion du bombe artisanale, alors qu’il préparait un attentat contre les ambassades yougoslaves aux États-Unis. En 1975, en prenant conscience de la dangerosité des activités de son mari, dans l’angoisse de voir assassiner sa famille, la mère de Nina Bunjevac décide de s’enfuir en Yougoslavie. Elle doit se résoudre à abandonner son fils au Canada, car le père refuse de le laisser partir. La dessinatrice double son enquête familiale d’un livre d’Histoire sur son pays depuis la Seconde Guerre mondiale, les haines serbo-croates et la dictature de Tito.

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Mais Fatherland se lit surtout comme une Lettre au père, une lettre sans concession, apaisée dans la mise à plat des faits, et qui explique la disproportion de longueur entre les deux parties : la première « Plan B » donnant à comprendre ce qu’elle a vécu et le témoignage de sa mère ; la seconde partie « Exil », démêlant au contraire le mystère d’un père. Les planches se tournent à la manière d’un album photo en noir et blanc, portées par le découpage régulier et les portraits de famille épinglés sur les pages, dans un style réaliste qui emprunte à l’imagerie populaire soviétique, figée, tout en précision de pointillés et de hachures.

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heartless01Du travail de Nina Bunjevac, traduit en français pas les éditions Ici-Même, on connaissait en France Heartless (2013), un recueil de nouvelles dans laquelle l’artiste, peintre par ailleurs, livrait un petit bijou graphique en noir et blanc, décalé et cruel. Des tranches de vie de femmes maltraitées, abusées, abandonnées, une série d’impasses désespérantes d’une société sans cœur. Comme pour Fatherland, on comprend le choix de conserver ces titres dans leur version originale car de même que heartless incline naturellement en anglais à glisser vers hopeless (sans espoir), de même fatherland se distingue de motherland et ne saurait se traduire par « patrie ».

Les nouvelles de Heartless amenaient des récits de plus en plus autobiographiques, peut-être déjà à travers les aventures de Zorka, la coccinelle anthropomorphe « socialement inepte », plus explicitement ensuite dans les deux dernières nouvelles, « Aout 1977 », une lettre de sa mère à son père, et « Gauche-droite-gauche », qui résumait la démarche de la jeune femme, pour comprendre les engagements terroristes de son père et l’ultranationalisme serbe, ressurgissant au moment de la guerre de Bosnie-Herzégovine.

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On refermait Heartless abasourdi, au fond du trou noir des désillusions et des incompréhensions, jeté au milieu des poubelles comme dans le premier récit intitulé « L’occasion se présente ». Restait néanmoins la conclusion de la lettre écrite par sa mère, avec cette magnifique double page de l’enfant endormie sur l’épaule d’un père souriant, du clic-clac de l’horloge qui précède sur l’autre page, et après l’explosion, des corbeaux qui s’envolent au dessus des ruines fumantes. Cette nouvelle est directement mise en abyme dans Fatherland dont elle sert de prélude, à la fois dans le graphisme plus réaliste et adouci, et dans les mots adressés à son père. « J’ai rejeté tes croyances, refoulé ton esprit rebelle et j’ai trouvé la paix. Tes combats ne sont pas les miens, la chaîne s’arrête ici. » L’apaisement se métamorphose à travers ses oiseaux messagers, porteurs de mauvais présages, libérés par la lucidité, à la manière du corbeau du Nervermore d’Edgar Allan Poe. Terriblement et froidement dramatique, il souffle dans ces pages une parole libérée qui s’envole comme une colombe de la paix. Le livre devrait sortir en Serbie en mai prochain, un témoignage essentiel pour regarder l’histoire en face.

Fatherland. Nina Bunjevac (scénario et dessin). Ludivine Bouton-Kelly (traduction). Editions Ici même. 160 pages. 24 €

Les 6 premières planches :

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