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La venue en France de Jirō Taniguchi, honoré cette année d’une exposition rétrospective au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, s’est accompagnée de la publication de pas moins de cinq albums. Parmi eux, Elle s’appelait Tomoji propose une histoire intimiste dans le Japon rural de l’ère Taishō. Une époque d’avancées démocratiques qui précède l’ère Shōwa, marquée quant à elle par la montée du nationalisme et de l’impérialisme nippon.

Japon, premier quart du 20e siècle. Originaire de la préfecture de Yamanashi (dans la région du Chūbu, au centre de l’île de Honshū), la jeune Tomoji vit l’existence laborieuse mais paisible de cette population rurale japonaise qui se tient encore très largement à l’écart de la modernité naissance des grandes villes. De son enfance à l’adolescence, sa vie est marquée par la normalité, entre joies et souffrances, réussites et échecs, jusqu’au jour où elle revoit le séduisant Itō. Une rencontre qui marque son entrée dans l’âge adulte.

Paru chez Rue de Sèvres (Jirō Taniguchi ayant suivi pour cet album son éditrice française Nadia Gibert, ex-Casterman), Elle s’appelait Tomoji s’inscrit dans la droite ligne des récits introspectifs qu’affectionne tant l’auteur de Quartier lointain, Le Journal de mon père, ou encore Au temps du Botchan. Pas vraiment d’intrigue – si ce n’est celle distillée par le flashforward introductif, à savoir les retrouvailles entre Tomoji et Itō – mais un fil rouge : les 20 premières années de la vie de la principale protagoniste. L’histoire suit paisiblement le parcours d’une jeune fille finalement assez ordinaire, dont l’existence simple est toujours rythmée par les même activités : les travaux des champs, la tenue de la petite boutique familiale, et les obligations domestiques. Seuls quelques rares événements heureux (un repas de fête) et malheureux (un décès) viennent troubler ce train-train qui pourrait paraître bien fade au premier abord. De cette vie sans fantaisie, Jirō Taniguchi tire un éloge de la lenteur, où la contemplation est privilégiée à de quelconques péripéties. Une façon d’inviter une nouvelle fois le lecteur à prendre le temps de vivre, dans une société où la réussite professionnelle a depuis longtemps pris le pas sur le bien-être personnel et l’oisiveté salutaire.

Tomoji vit à la croisée de deux époques, comme le suggère cette planche. Les deux premières cases inscrivent l'action dans un Japon rural et traditionnel ; la dernière est une ouverture à la modernité.
Tomoji vit à la croisée de deux époques, comme le suggère cette planche. Les deux premières cases inscrivent l’action dans un Japon rural et traditionnel ; la dernière est une ouverture à la modernité.

Au-delà de ce discours humaniste (qui, paradoxalement, ressemble de plus en plus à une échappatoire pour son auteur réputé pour sa production prolifique), Jirō Taniguchi nous plonge dans le Japon de l’ère Taishō (1912-1926). Une courte période de transition entre l’ère Meiji (1868-1912), marquée par la sortie du pays de son isolement volontaire, et l’ère Shōwa (1926-1989), qui débute par la montée du nationalisme nippon, la colonisation de la Chine, et la Seconde Guerre mondiale. En raison de la santé fragile de l’Empereur, les institutions ont alors connu une certaine démocratisation. La modernisation du pays s’est également poursuivie, symbolisée dans l’album par la présence d’un médecin, d’un photographe, d’un train, ou encore par la scolarisation de Tomoji. Un élan freiné par un événement tragique, le tremblement de terre de Kantō de 1923, que le mangaka utilise dans son album pour évoquer la fragilité de la ville contemporaine face à la robustesse de la campagne ancestrale. Une symbolique que l’on peut appliquer à la génération à laquelle appartient Tomoji, tiraillée entre les opportunités que lui offre la vie moderne et les traditions réconfortantes de son village natal.

Elle s’appelait Tomoji. Jirō Taniguchi (scénario et dessin), Miwako Ogihara (scénario). Rue de Sèvres. 166 pages. 17 €.

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